Il y a des maisons qui parlent fort. Et puis il y a Maison Margiela, dont l’histoire s’est écrite à voix basse, dans le retrait, dans la marge, dans une forme de résistance douce à l’exposition permanente. Depuis plus de trente ans, la maison parisienne a construit un langage à part, fait d’effacement, de déconstruction, de gestes conceptuels souvent incompris sur le moment, mais toujours visionnaires. En 2026, Margiela accomplit un geste qui, paradoxalement, prolonge cette discrétion en la renversant : elle ouvre ses archives au public.
Non pas à travers une grande rétrospective institutionnelle, ni un ouvrage de collection réservé aux initiés, mais via un dossier numérique accessible librement. Un espace de fichiers, presque banal dans sa forme, mais vertigineux dans ce qu’il contient. Le projet s’intitule MaisonMargiela/folders. Et derrière ce nom volontairement neutre se cache une proposition radicale : offrir à tous l’accès aux documents internes qui ont façonné l’une des maisons les plus influentes de la mode contemporaine. Hébergé sur une plateforme volontairement simple, ce dossier numérique rassemble images de travail, documents de recherche, archives visuelles et traces de processus, et a vocation à s’enrichir progressivement au fil du temps.
Ce geste intervient à un moment précis. La mode traverse une ère de saturation visuelle, de storytelling incessant, de réécriture permanente du passé à des fins de désirabilité. Dans ce contexte, ouvrir ses archives n’est pas un acte de nostalgie. C’est une prise de position.
© MaisonMargiela/folders
L’archive comme contre-récit
Chez Maison Margiela, l’archive n’a jamais été un simple outil patrimonial. Dès les premières collections de Martin Margiela, le passé était convoqué non pour être célébré, mais pour être transformé. Vêtements retournés, doublures exposées, pièces recomposées à partir d’objets existants : la maison a toujours interrogé la mémoire du vêtement autant que sa forme.
Avec MaisonMargiela/folders, cette logique se déplace sur le terrain documentaire. Ce qui est donné à voir, ce ne sont pas seulement des silhouettes iconiques, mais les strates qui les précèdent. Des images de travail, des références culturelles, des pistes abandonnées, des documents qui racontent la pensée avant le geste. Loin d’un récit lisse, l’archive se révèle fragmentaire, parfois déroutante, toujours profondément humaine.
Ce choix va à l’encontre de la tendance actuelle à l’hyper-contrôle du discours. Là où d’autres maisons verrouillent leur histoire, Margiela accepte l’idée que son héritage puisse être lu, interprété, approprié. L’archive devient un espace ouvert, non figé, évolutif. Un lieu de circulation plutôt qu’un sanctuaire.
© MaisonMargiela/folders
L’anonymat comme fil conducteur
Il serait impossible de comprendre la portée de ce projet sans revenir à l’un des piliers fondateurs de Maison Margiela : l’anonymat. Dès ses débuts, Martin Margiela a refusé la figure du créateur-star. Pas d’apparitions publiques, pas de visage associé à la marque, pas de récit personnel mis en avant. Cette posture, radicale à la fin des années 1980, était autant esthétique que politique.
Ouvrir les archives pourrait sembler contradictoire avec cette culture du retrait. C’est en réalité son prolongement logique. Car ce que Margiela a toujours cherché à effacer, ce n’est pas le travail, mais l’ego. En rendant visibles les documents de création, la maison ne met pas en avant une individualité, mais un système de pensée, une méthode, une intelligence collective.
Sous la direction artistique de Glenn Martens, nommé en 2025, cette philosophie trouve une nouvelle traduction. Loin de figer l’héritage, Martens l’active. Il comprend que l’anonymat, aujourd’hui, ne signifie pas le silence, mais le refus de la spectacularisation. MaisonMargiela/folders s’inscrit pleinement dans cette lecture contemporaine.
© MaisonMargiela/folders
Voir la mode avant qu’elle ne devienne image
Ce que permet ce dossier numérique, c’est une expérience rare : voir la mode avant qu’elle ne devienne image publique. Avant le défilé, avant la campagne, avant la mise en scène. On y découvre une temporalité souvent invisible, faite de recherches, de doutes, de références transversales qui dépassent largement le champ vestimentaire.
Pour les lecteurs avertis, les étudiants en design, les historiens de la mode, mais aussi pour les amateurs curieux, cette ouverture est précieuse. Elle rappelle que la mode n’est pas uniquement une industrie de surfaces, mais un espace de réflexion culturelle, nourri par l’art, l’histoire, la sociologie, parfois même par l’accident.
Dans un monde où tout doit être immédiatement compréhensible, Margiela accepte l’opacité. Certains documents ne livrent pas de clé évidente. Ils demandent du temps. De l’attention. Une lecture active. En cela, MaisonMargiela/folders n’est pas un outil pédagogique au sens classique, mais une invitation à penser.
© MaisonMargiela/folders
Du numérique au réel, une même logique de partage
L’ouverture des archives numériques s’accompagne d’un déploiement physique à travers une série d’événements en Chine au printemps 2026. Le projet prend corps avec un défilé automne-hiver 2026–2027 présenté à Shanghai le 1er avril, conçu comme un prolongement direct de cette mise à nu des processus créatifs. Plus qu’un simple rendez-vous de calendrier, ce défilé agit comme un point de jonction entre l’archive et le présent, entre le document et le vêtement en mouvement.
Autour de ce moment central, quatre grandes expositions sont organisées à Pékin, Shanghai, Chengdu et Shenzhen. Ouvertes à tous sur inscription préalable, disponible à partir du 17 mars, elles proposent une exploration thématique de l’univers Margiela. Le travail artisanal y est abordé comme un laboratoire permanent, la question du masque permet de revenir sur l’histoire de l’anonymat chère à la maison, tandis qu’un focus particulier est consacré aux iconiques Tabi, devenues au fil des décennies l’un des symboles les plus puissants de son langage visuel.
Ces expositions ne fonctionnent pas comme des vitrines spectaculaires, mais comme des espaces de lecture. Elles prolongent physiquement ce que le dossier numérique amorce intellectuellement. L’archive quitte l’écran pour devenir expérience sensible, presque immersive, sans jamais céder à l’effet.
Ce dialogue entre le numérique et le réel renforce la cohérence du projet. L’archive n’est pas enfermée dans un cloud abstrait : elle circule, se matérialise, se partage. Le visiteur peut lire, voir, comprendre, parfois même ressentir ce que signifie créer chez Margiela.
© MaisonMargiela/folders
Un geste culturel avant d’être un geste de mode
Il serait réducteur de lire MaisonMargiela/folders comme une simple opération de communication. Ce projet dépasse largement le cadre de la maison. Il pose une question essentielle à l’ensemble de l’industrie : que fait-on de la mémoire ? La protège-t-on jusqu’à l’asphyxie, ou accepte-t-on de la partager ?
En ouvrant ses archives, Maison Margiela rappelle que le luxe peut être un espace de transmission. Que la rareté ne réside pas seulement dans l’accès, mais dans la profondeur. Que donner à voir n’est pas forcément appauvrir, mais parfois enrichir le regard collectif.
À une époque où la mode est souvent sommée de se justifier, Margiela choisit une autre voie. Elle ne s’explique pas. Elle montre. Elle laisse des traces. Elle fait confiance à l’intelligence de ceux qui regardent.
L’héritage comme matière vivante
Avec MaisonMargiela/folders, la maison ne fige pas son histoire. Elle la met en mouvement. L’archive devient une matière vivante, appelée à évoluer, à s’enrichir, à dialoguer avec le présent. Elle n’est plus un point final, mais une phrase ouverte.
Ce projet rappelle, enfin, que Maison Margiela n’a jamais été une maison nostalgique. Elle a toujours regardé le passé pour mieux le transformer. En rendant ses archives accessibles, elle invite chacun à faire de même : regarder, comprendre, puis imaginer autrement.
Dans le silence de ses dossiers numériques, désormais ouverts et consultables librement, Margiela continue de faire ce qu’elle a toujours fait : déplacer le regard. Et rappeler, avec une élégance rare, que la mode peut encore être un espace de pensée.

