Il y a des histoires qui traversent les siècles sans jamais perdre leur violence. Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë appartient à cette catégorie rare d’œuvres qui ne s’usent pas, parce qu’elles ne cherchent pas à plaire. Elles dérangent, brûlent, hantent. Avec Hurlevent, sorti en salles le 11 février 2026, Emerald Fennell s’attaque à un monument de la littérature anglaise et en propose une relecture cinématographique sensuelle, tragique et résolument contemporaine.
Plus qu’une adaptation fidèle, le film se présente comme une immersion émotionnelle dans l’obsession amoureuse. Fennell ne cherche pas à illustrer le roman : elle l’habite, le traverse, le recompose.
Une lande, deux corps, une fatalité
Dès les premières images, le film impose une atmosphère. La lande n’est pas un simple décor gothique : elle respire, gronde, enveloppe les personnages comme une force organique. Le vent n’est pas un motif esthétique, il devient une présence constante, presque une menace. La caméra s’attarde sur les matières — la terre humide, les étoffes lourdes, les visages marqués par le climat — pour ancrer l’histoire dans une physicalité troublante.
Margot Robbie incarne Catherine Earnshaw avec une intensité imprévisible. Loin d’une héroïne romantique idéalisée, sa Catherine est fiévreuse, instinctive, traversée par des contradictions violentes. Face à elle, Jacob Elordi prête à Heathcliff une énergie contenue, presque animale, qui explose par fragments. Leur relation ne relève pas du mélodrame classique : elle tient de la collision.
La durée du film, deux heures seize, permet à cette relation de se déployer sans précipitation. Fennell installe les silences, laisse les regards s’étirer, accepte l’inconfort. L’amour ici n’est ni rédempteur ni lumineux. Il est absolu, destructeur, indissociable d’un désir de possession.
Affiche officielle du film Hurlevent (2026) © Warner Bros Pictures
Emerald Fennell, entre romantisme et cruauté
Après Promising Young Woman et Saltburn, Emerald Fennell poursuit son exploration des rapports de pouvoir et des pulsions souterraines. Avec Hurlevent, elle s’empare d’un texte fondateur du romantisme pour en révéler la modernité brutale.
Ce qui frappe, c’est sa capacité à mêler lyrisme et ironie. Certaines scènes flirtent avec l’excès — embrassades violentes, confrontations presque hystériques — mais jamais le film ne bascule dans la caricature. Fennell assume la théâtralité du roman tout en y injectant une tension contemporaine.
La photographie signée Linus Sandgren accentue cette ambivalence. Les paysages semblent à la fois grandioses et oppressants. Les intérieurs, filmés dans une lumière presque étouffée, renforcent l’idée d’un monde clos où les passions tournent en circuit fermé.
Jacob Elordi et Margot Robbie dans Hurlevent (2026) © Warner Bros Pictures
Une œuvre profondément cinématographique
Là où d’autres adaptations ont privilégié la fidélité au texte, Hurlevent choisit la sensation. Le montage, nerveux par moments, suspendu à d’autres, crée un rythme émotionnel instable. On ne regarde pas simplement une histoire : on la traverse.
La musique originale d’Anthony Willis accompagne cette dérive sans l’alourdir, tandis que certaines contributions musicales plus contemporaines viennent créer un léger décalage, rappelant que cette tragédie n’appartient pas qu’au XIXe siècle. Ce choix audacieux inscrit le film dans une temporalité hybride, entre reconstitution historique et lecture actuelle.
Le travail sur les costumes, signé Jacqueline Durran, et les décors conçus par Suzie Davies participent à cette immersion. Mais jamais ces éléments ne prennent le dessus. Ils soutiennent le récit sans le figer dans l’esthétisme.
Margot Robbie dans Hurlevent (2026) © Warner Bros Pictures
Heathcliff et Catherine, figures intemporelles
Pourquoi revenir encore à Wuthering Heights ? Parce que Heathcliff et Catherine ne sont pas des personnages, mais des archétypes. Ils incarnent une forme d’amour qui refuse toute domestication. Un amour qui ne cherche ni l’équilibre ni la paix.
Fennell insiste sur cette radicalité. Elle ne tente pas d’adoucir Heathcliff, ni de rendre Catherine plus acceptable. Elle filme leur incapacité à vivre dans le compromis. Leur relation devient alors une métaphore de l’absolu — celui que l’on poursuit au prix de tout.
Dans un paysage cinématographique souvent dominé par des romances calibrées, Hurlevent ose l’inconfort. Il rappelle que le romantisme n’est pas toujours synonyme de douceur, mais peut être synonyme de violence intérieure.
Une adaptation qui divise, mais qui marque
Sorti le 11 février 2026, le film s’inscrit déjà dans une tradition d’adaptations nombreuses, de William Wyler à Andrea Arnold. Pourtant, cette version ne cherche pas à rivaliser avec ses prédécesseurs. Elle propose autre chose : une lecture générationnelle, portée par une réalisatrice qui comprend que la passion décrite par Emily Brontë résonne encore avec notre époque.
En choisissant une approche presque viscérale, Emerald Fennell rappelle que le cinéma peut être un lieu de débordement. Hurlevent n’est pas un film confortable. Il est orageux, excessif, parfois déroutant. Mais c’est précisément dans cette intensité qu’il trouve sa singularité.
Quand la lande devient miroir
À la sortie de la salle, une sensation persiste : celle d’avoir été pris dans une tempête. Pas seulement météorologique, mais émotionnelle. La lande filmée par Fennell agit comme un miroir des tourments intérieurs. Elle absorbe les cris, les silences, les regrets.
Plus qu’une adaptation littéraire, Hurlevent est une expérience cinématographique. Un film qui rappelle que certaines histoires ne cherchent pas à consoler, mais à secouer. Et que, parfois, la passion la plus pure est celle qui ne sait pas survivre.
Emerald Fennell ne modernise pas Emily Brontë. Elle révèle à quel point elle n’a jamais cessé d’être moderne.

