À Porto, le Musée d’art contemporain de Serralves traverse une métamorphose silencieuse. Conçu par l’architecte portugais Álvaro Siza comme un manifeste du modernisme tardif, le bâtiment aux lignes épurées et aux volumes lumineux devient, jusqu’au 19 avril 2026, le terrain d’expérimentation d’Anne Imhof. Avec Fun ist ein Stahlbad, l’artiste allemande investit l’espace non comme un simple lieu d’exposition, mais comme une structure vivante avec laquelle son œuvre entre en dialogue permanent.
Curatée par Inês Grosso, cette proposition in situ marque une étape importante dans le parcours international d’Imhof. L’exposition agit comme une transformation progressive du regard, invitant le visiteur à reconsidérer les promesses du modernisme à l’aune des mécanismes contemporains du divertissement, du contrôle social et de l’épuisement collectif.
L’architecture comme partenaire critique
Dès l’approche du musée, le visiteur comprend que l’exposition dépasse les limites traditionnelles de la galerie. Fidèle à sa méthode de travail, Anne Imhof a conçu le projet en relation étroite avec l’architecture d’Álvaro Siza, dont les circulations fluides et les ouvertures vers le paysage deviennent des éléments actifs de la mise en scène. L’œuvre ne se contente pas d’occuper l’espace : elle en révèle les tensions latentes.
Une sculpture monumentale en acier installée dans le Pátio do Ulmeiro agit comme un seuil symbolique, introduisant un vocabulaire visuel marqué par la rigueur industrielle et la sensation de contrainte. Plus loin, une piscine vidée de sa fonction originelle traverse le parcours comme une ligne de fracture, évoquant à la fois la promesse moderniste du bien-être collectif et son possible abandon. L’ensemble transforme le musée en environnement mental, où chaque déplacement devient une expérience perceptive.
Le titre de l’exposition, Fun ist ein Stahlbad (« Le divertissement est un bain d’acier »), fait écho aux réflexions critiques de Theodor Adorno et Max Horkheimer sur l’industrie culturelle. Chez Imhof, cette référence philosophique ne se traduit pas par un discours explicite mais par une atmosphère : celle d’un plaisir devenu structure, d’un divertissement qui organise les comportements autant qu’il prétend les libérer.
Exposition Fun ist ein Stahlbad © Getty ImagesUne esthétique de la tension contenue
Connue pour ses performances chorégraphiées d’une intensité physique remarquable — notamment Faust, récompensée par le Lion d’or à la Biennale de Venise en 2017 — Anne Imhof opère ici un déplacement significatif. À Serralves, la présence humaine s’efface au profit de traces, d’objets et de situations suspendues qui suggèrent davantage qu’elles ne montrent.
Sculptures, peintures, films et installations sonores composent un paysage sensible dominé par une retenue presque austère. Les matériaux industriels dialoguent avec les surfaces immaculées du musée, tandis que des dispositifs évoquant barrières ou structures de contrôle introduisent une ambiguïté constante entre protection et surveillance. Le spectateur évolue dans un espace où rien ne semble immédiatement dramatique, mais où une tension diffuse s’installe progressivement.
Cette économie de gestes renforce paradoxalement l’intensité de l’expérience. L’exposition ne cherche pas l’impact immédiat ; elle agit par imprégnation, laissant émerger une sensation d’attente, comme si l’architecture elle-même retenait un événement invisible.
Exposition Fun ist ein Stahlbad © Getty ImagesLe corps absent, le politique omniprésent
Depuis ses débuts, Anne Imhof explore les relations entre visibilité, pouvoir et vulnérabilité. À Porto, cette recherche se déplace vers une dimension plus introspective. Le corps n’est plus au centre de la performance, mais demeure implicite dans chaque dispositif spatial, chaque circulation contrainte, chaque surface réfléchissante qui renvoie le visiteur à sa propre présence.
Le « bain d’acier » évoqué par le titre devient ainsi une métaphore de la condition contemporaine : une pression diffuse faite d’exposition permanente, de fatigue sociale et d’adaptation constante aux structures invisibles qui organisent la vie collective. L’expérience du musée se rapproche alors d’un état psychologique plutôt que d’un parcours narratif, transformant la visite en confrontation silencieuse avec les mécanismes du présent.
Exposition Fun ist ein Stahlbad © Getty ImagesModernisme revisité, futur incertain
Le dialogue avec l’architecture moderniste constitue l’un des axes les plus subtils de l’exposition. Plutôt que de célébrer l’héritage de Siza, Imhof en interroge les idéaux. Le modernisme portait la promesse d’un monde rationnel et émancipateur ; l’artiste en révèle aujourd’hui la fragilité face aux réalités sociales et culturelles contemporaines.
Les espaces ouverts deviennent parfois des zones d’isolement, la transparence architecturale se transforme en exposition permanente, et la circulation fluide suggère autant la liberté que la gestion invisible des corps. À travers cette lecture critique, le musée apparaît comme une métaphore du XXIᵉ siècle : un système conçu pour libérer mais progressivement absorbé par les logiques du spectacle et de la performance sociale.
Une expérience qui persiste après la visite
Avec Fun ist ein Stahlbad, Anne Imhof propose moins une exposition qu’un état à traverser. Rien n’y est imposé, mais tout agit lentement, laissant au visiteur une impression durable d’instabilité douce, presque méditative. L’œuvre ne livre pas de conclusion ; elle ouvre un espace de réflexion où plaisir, contrôle et liberté cessent d’être des opposés clairs.
À Serralves, l’art contemporain ne cherche pas à répondre aux contradictions du présent. Il les rend perceptibles, sensibles, presque tangibles. Et c’est précisément dans cette zone d’incertitude que l’exposition trouve sa puissance : en transformant le musée en miroir discret d’une époque fascinée par le divertissement tout en restant profondément traversée par l’inquiétude.
Fun ist ein Stahlbad, exposition jusqu’au 19 avril 2026 au musée Serralves, Porto, Portugal.

