Ce vendredi 13 février 2026, la photographe et réalisatrice franco-iranienne Léa Esmaili dévoile son premier livre photo, Malheureusement les femmes. À seulement 23 ans, l’artiste livre un projet dense, frontal et sensible sur la condition féminine contemporaine. Plus qu’un recueil d’images, l’ouvrage se présente comme une prise de position visuelle, une exploration de ce que signifie être une femme dans des sociétés où les structures de pouvoir restent profondément ancrées.
Basée entre Paris et Londres, Esmaili appartient à cette nouvelle génération d’artistes qui brouille les frontières entre photographie, cinéma et narration intime. Son travail ne cherche pas à illustrer un discours militant préétabli ; il part du réel, de l’expérience, du regard, pour construire une tension esthétique qui interroge.
Un titre comme une provocation
Le titre Malheureusement les femmes frappe immédiatement. Il évoque ces formules prononcées sur le ton de la fatalité, ces petites phrases entendues dans l’espace public, dans les conversations privées ou dans les discours médiatiques, qui réduisent la complexité des expériences féminines à une condition presque inévitable. En reprenant cette expression, Léa Esmaili ne la valide pas : elle la détourne.
Le livre met en lumière des réalités souvent banalisées. Le patriarcat implicite qui façonne les attentes sociales. La manière dont le corps féminin est scruté, jugé, normé. La minimisation du plaisir féminin dans les récits populaires. Les réflexes misogynes intégrés au quotidien, parfois invisibles, parfois brutaux. Rien n’est théorisé de manière académique. Tout passe par l’image.
Ses photographies oscillent entre portrait intime et métaphore sociale. Un regard tenu face à l’objectif devient acte de résistance. Une posture figée raconte une contrainte invisible. Une lumière crue révèle une tension sous-jacente. Le propos ne crie pas, mais il insiste.
Malheureusement les femmes (2026) © Léa EsmailiUne esthétique marquée par le cinéma
L’influence du cinéma est évidente dans son travail. Léa Esmaili cite régulièrement des réalisateurs comme Jean-Luc Godard ou Stanley Kubrick parmi ses inspirations. On retrouve dans ses images cette précision du cadre, cette tension silencieuse, ce goût pour le hors-champ qui suggère autant qu’il montre.
Avant ce livre, elle a réalisé en 2025 le court-métrage expérimental Skipping School, confirmant son intérêt pour les récits fragmentés et les dynamiques sociales observées à travers le mouvement. Elle a également collaboré avec des studios créatifs londoniens comme Blinkink, développant des projets visuels hybrides entre clip, publicité et cinéma indépendant. Cette transversalité se ressent dans Malheureusement les femmes, qui se lit presque comme un montage cinématographique imprimé.
Chaque photographie semble contenir un avant et un après. Le livre ne juxtapose pas des images : il construit une progression. Une tension. Une montée silencieuse.
Une génération qui se réapproprie le regard
Le projet s’inscrit dans un contexte plus large de réappropriation de l’image par les femmes artistes. Longtemps représentées à travers des regards extérieurs, elles occupent aujourd’hui pleinement la position de narratrices visuelles. Esmaili appartient à cette génération qui ne demande pas l’autorisation de raconter, mais qui impose son propre cadre.
Son héritage franco-iranien nourrit également son regard. Sans tomber dans l’autobiographie explicite, son travail laisse transparaître une conscience aiguë des normes culturelles et des injonctions sociales. Cette double appartenance crée une tension subtile entre introspection personnelle et observation collective.
Ce qui frappe dans Malheureusement les femmes, c’est le refus du spectaculaire. Le choc ne vient pas d’images extrêmes mais d’une accumulation de situations reconnaissables. Le malaise naît de la familiarité. On reconnaît un geste, une posture, un silence. C’est précisément cette proximité qui rend le projet puissant.
Malheureusement les femmes (2026) © Léa EsmailiLa photographie féminine dans l’histoire
Si Malheureusement les femmes de Léa Esmaili s’inscrit dans un présent scandé par les débats sur l’égalité des genres, il s’inscrit aussi dans une tradition plus vaste de regards féminins en photographie qui ont dû lutter pour être reconnus. Depuis que le médium s’est imposé au XIXᵉ siècle, les femmes ont été présentes dès les débuts, parfois éclipsées ou minimisées, et souvent reléguées derrière des récits dominants écrits par des hommes.
Aujourd’hui, cette situation évolue progressivement grâce à des initiatives comme le programme Elles × Paris Photo, qui réunit des parcours et des œuvres de femmes photographes contemporaines pour faire émerger ce que l’on appelle désormais le female gaze — un regard propre aux femmes qui ne se contente pas de répliquer les normes historiques mais qui cherche à définir ses propres codes visuels et narratifs. Cet effort institutionnel pour promouvoir et documenter la création féminine dans la photographie contemporaine illustre combien des œuvres comme celle d’Esmaili trouvent aujourd’hui un écho dans des mouvements plus larges et structurés au sein du monde de l’image.
De l’intime au collectif : dialogues entre générations
À travers Malheureusement les femmes, Esmaili semble reprendre ce que d’autres photographes femmes ont construit avant elle, tout en le réinventant pour son époque. Certaines grandes figures de la photographie féminine ont marqué l’histoire par des œuvres qui transformaient des expériences personnelles en récits universels, et leur héritage influence aujourd’hui des créatrices qui explorent la condition féminine sous des angles nouveaux.
L’impact de ces pionnières — qu’elles aient été confrontées à l’invisibilité institutionnelle ou qu’elles aient dû se frayer un chemin dans un milieu dominé par des hommes — ouvre des passerelles entre des pratiques parfois très différentes mais partageant un même désir de voir et de montrer autrement. Même si l’ouvrage d’Esmaili est ancré dans le présent, il s’inscrit dans ce dialogue continu entre l’intime et le collectif, entre une démarche personnelle et une histoire plus vaste de voix féminines en photographie.
Malheureusement les femmes (2026) © Léa EsmailiPhotographie, reconnaissance et marchés de l’art
Au-delà de la réception critique et institutionnelle, l’insertion d’un livre photo dans les circuits éditoriaux et artistiques contemporains invite à réfléchir à la place que ces projets occupent dans le marché de l’art et de la culture visuelle. Les livres consacrés à des regards féminins ou à des collectifs de femmes photographes deviennent des objets de référence non seulement pour les lecteurs, mais aussi pour les institutions, les collections et les foires spécialisées. Ils jouent un rôle crucial dans la visibilité des artistes et dans la redéfinition des canons esthétiques et institutionnels.
Dans ce contexte, Malheureusement les femmes participe donc à une dynamique qui cherche à déséquilibrer les hiérarchies traditionnelles de reconnaissance dans le monde de la photographie. Cette dynamique, visible notamment à travers des publications collectives qui rassemblent des voix féminines ou des programmes dédiés à leur visibilité, montre combien l’engagement d’un artiste individuel peut à la fois refléter une époque et contribuer à en transformer les représentations.
Un livre qui dépasse la photographie
L’ouvrage ne se contente pas de documenter. Il ouvre un espace de réflexion. Il invite à questionner les automatismes culturels, les phrases répétées sans y penser, les regards intériorisés. L’image devient un outil critique.
Malheureusement les femmes permet d’aborder la photographie contemporaine sous l’angle de l’engagement, mais aussi d’explorer la manière dont une jeune artiste construit son propre langage visuel dans un paysage saturé d’images.
Avec ce livre, Léa Esmaili affirme une chose essentielle : l’image n’est jamais neutre. Elle peut conforter l’ordre établi ou le fissurer. Dans Malheureusement les femmes, elle choisit clairement la fissure. Et c’est dans cette faille que réside toute la force du projet.

