À Paris, la galerie White Cube présente And Other Paintings, une exposition qui dévoile le travail singulier de Theaster Gates, l’un des artistes américains les plus influents de sa génération. Pour la première fois à cette échelle dans la capitale, Gates y montre ses Tar Paintings et Tar Vessels, œuvres où le goudron, l’argile et les matériaux récupérés se transforment en langage plastique. Ici, la matière n’est jamais neutre : elle raconte, archive et transmet l’histoire des gestes, des communautés et des récits oubliés. La galerie devient un laboratoire où abstraction, artisanat et mémoire se rencontrent dans une poésie silencieuse mais puissante.
Le goudron comme peinture et mémoire
Les Tar Paintings frappent immédiatement par leur noir dense, profond et changeant selon l’angle et la lumière. À première vue, elles évoquent l’abstraction moderniste, mais la matière révèle un autre récit. Gates utilise du goudron de toiture qu’il chauffe, étale et fixe parfois avec des clous de cuivre, recouvrant certains tableaux d’émail pour créer des surfaces à la fois sculpturales et sensitives. Le processus impose une temporalité précise : le goudron doit être travaillé avant refroidissement, rendant chaque geste crucial et presque rituel.
Ce choix n’est pas seulement esthétique : il s’inscrit dans l’histoire personnelle et sociale de l’artiste. Le père de Gates travaillait dans la couverture des toits, et l’artiste a lui-même appris certains gestes. En transformant cette matière industrielle en peinture, il fait dialoguer le geste manuel avec le geste artistique. Le noir devient un territoire où s’inscrivent mémoire du travail et abstraction formelle, une fusion subtile de l’histoire sociale et du langage pictural.
© Theaster GatesL’argile et les Tar Vessels : archives du geste et métaphores de mémoire
Si le goudron exprime la mémoire industrielle, l’argile incarne la dimension artisanale et spirituelle de l’œuvre. Les Tar Vessels — vases et sculptures recouverts de goudron ou de résine — conjuguent fragilité et protection. Inspiré par son séjour à Tokoname au Japon, l’artiste y a étudié la poterie traditionnelle et appris à lire la matière : chaque pression, chaque humidité, chaque cuisson laisse une trace. Les objets deviennent ainsi des archives du geste et des symboles de transmission culturelle.
Les vases enveloppés de goudron expriment cette tension entre tradition et modernité, entre vulnérabilité et résistance. Dans cette combinaison, l’argile conserve l’empreinte du corps et du temps, tandis que le goudron protège et transforme, créant un dialogue entre artisanat, abstraction et matérialité contemporaine. Ces objets sont autant de récits silencieux, métaphores de mémoire collective et de résilience.
© Theaster GatesRéparer, restaurer, révéler
Au-delà des matériaux, Gates conçoit l’art comme un outil de réparation culturelle. Dans sa ville natale de Chicago, il transforme des bâtiments abandonnés en centres culturels, préserve des archives menacées et redonne visibilité à l’histoire afro-américaine. À Paris, cette logique se poursuit : chaque peinture et chaque sculpture devient un dispositif de mémoire, où s’inscrivent les récits invisibilisés des communautés marginalisées.
Des tuyaux d’incendie désaffectés, des fragments de bois ou de métal, des objets récupérés sont intégrés dans des compositions abstraites. Ces éléments, chargés de mémoire, deviennent vecteurs d’histoire et d’abstraction, reliant esthétique et engagement social. L’art de Gates montre que la matière peut transmettre le geste, l’histoire et la culture, tout en créant une expérience esthétique intense.
© Theaster GatesUne abstraction incarnée
Ce qui distingue Gates dans le paysage contemporain, c’est sa capacité à unir abstraction et récit, minimalisme et mémoire. Les Tar Paintings rappellent Rothko ou Soulages par leur profondeur, les vases évoquent la rigueur du minimalisme, mais chaque surface, chaque volume est chargé de vie, de geste et d’histoire. L’abstraction n’est jamais vide : elle devient habitée, vivante et signifiante.
L’exposition parisienne illustre cette singularité : abstraction, peinture et sculpture dialoguent avec la mémoire collective et les gestes artisanaux. Le noir du goudron, les reliefs de l’argile, les textures des matériaux récupérés racontent une histoire tangible, un récit universel qui traverse les époques et les continents.
La matière comme langage
Dans And Other Paintings, chaque matériau devient un langage à part entière. Le goudron n’est pas seulement couleur ou texture : il est récit, trace, mémoire. L’argile conserve le geste et le temps. Les objets récupérés racontent des histoires invisibles. Ensemble, ils créent un vocabulaire plastique unique, où chaque œuvre dialogue avec le spectateur et l’invite à percevoir la mémoire à travers la matière.
Cette exposition n’est pas seulement une présentation d’œuvres : c’est un voyage dans l’intime du matériau, un dialogue entre abstraction, artisanat et mémoire collective, et une démonstration magistrale de la manière dont l’art contemporain peut transformer la matière en histoire, et l’histoire en beauté.
And Other Paintings, exposition visible jusqu’au 4 avril 2026 à la galerie White Cube, Paris.

