"Hurlevent", quand l’architecture et le paysage façonnent la violence du récit

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"Hurlevent", quand l’architecture et le paysage façonnent la violence du récit
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Attendue en salles le 11 février, la nouvelle adaptation de Hurlevent, réalisée par Emerald Fennell, s’impose d’emblée comme une œuvre où le regard prime autant que le texte. Plus qu’une relecture du roman d’Emily Brontë, le film se présente comme une exploration sensorielle, presque architecturale, de ses thèmes fondateurs. Ici, le décor n’accompagne pas l’histoire. Il la conditionne. Il la sculpte. Il en devient l’un des langages majeurs.

Dans cette adaptation, chaque choix de lieu, chaque surface, chaque horizon semble répondre à une question centrale : comment traduire visuellement une passion qui consume tout, jusqu’à l’espace lui-même ?

 

Les landes du Yorkshire : un paysage sans concession

Le film a été tourné en grande partie dans le Yorkshire Dales National Park, un territoire dont la rudesse naturelle s’impose comme une évidence esthétique. Ces paysages de landes ouvertes, exposées aux vents, dépourvues de toute complaisance visuelle, incarnent une vision du monde où l’émotion est brute, frontale, parfois violente. Le design commence ici par un refus : refus du pittoresque, refus de l’idéalisation romantique.

Les collines nues, les sols irréguliers, les étendues de bruyère dessinent une horizontalité écrasante. L’absence de verticalité protectrice crée une sensation permanente d’exposition. Le ciel occupe une place dominante dans le cadre, rappelant sans cesse la fragilité des corps et des liens humains. D’un point de vue design, le paysage agit comme une architecture à ciel ouvert, un espace sans murs où rien ne protège vraiment.

Ces landes ne sont pas seulement filmées, elles sont ressenties. Leur texture visuelle, leur palette chromatique sourde, leur répétition presque hypnotique traduisent un monde émotionnel fermé sur lui-même, où les personnages semblent condamnés à rejouer les mêmes conflits.

Les couloirs rouges, l’escalier et la bibliothèque eux-mêmes se font veines, pulsant comme le cœur secret de l’histoire au sein de Thrushcross Grange. © Warner Bros Pictures 
Une architecture vernaculaire façonnée par la survie

À l’intérieur de ce paysage, certaines zones comme Arkengarthdale ou Swaledale offrent une lecture plus précise de la relation entre l’homme et son environnement. Les fermes isolées, les murs de pierre sèche, les chemins étroits témoignent d’une architecture née de la nécessité plus que du confort. Rien n’y est décoratif. Tout est fonctionnel, massif, durable.

Le design de ces lieux raconte une culture de la résistance. Les bâtiments semblent s’agripper au sol, comme pour ne pas être emportés par le vent. Les ouvertures sont rares, les volumes contenus, les matériaux bruts. Cette architecture vernaculaire devient une extension du paysage lui-même. Elle ne cherche pas à s’en distinguer mais à s’y fondre, renforçant l’idée d’un monde où l’individu n’existe jamais indépendamment de son environnement.

Dans le film, ces lieux incarnent un quotidien dur, contraint, où l’intimité est limitée et la violence latente. Le design y exprime une tension constante entre protection et enfermement.

Le long des murs de la bibliothèque de Thrushcross Grange, des mains sculptées servent de bougeoirs, accueillant cierges et objets décoratifs, tandis qu’une autre apparition, plus troublante encore, se déploie depuis l’âtre, où une vague de mains en plâtre semble surgir de la cheminée. © Warner Bros Pictures

 

Wuthering Heights : un intérieur comme état mental

Lorsque le récit quitte les espaces ouverts pour pénétrer dans les décors construits, le film change de registre sans rompre sa cohérence. Recréée en studio, la demeure de Wuthering Heights n’est pas pensée comme une simple maison, mais comme une projection mentale. L’architecture intérieure y devient expressive, presque oppressante.

Les murs semblent lourds, chargés d’histoire. Les matériaux absorbent la lumière, les volumes paraissent resserrés, même lorsque l’espace est objectivement vaste. Le bois sombre, les surfaces patinées, les textures irrégulières donnent l’impression d’un lieu qui a vécu trop intensément. L’intérieur agit comme un corps marqué par les émotions, portant les cicatrices du passé.

Cette approche refuse toute neutralité. Chaque pièce semble imprégnée de conflits non résolus, comme si l’espace conservait la mémoire des gestes et des paroles. Le décor devient alors un acteur silencieux, influençant la manière dont les personnages se déplacent, se regardent, se confrontent.

Sur les murs de la chambre de Catherine à Thrushcross Grange, une tache de naissance et un réseau de veines affleurent à la surface, comme si l’architecture elle-même laissait transparaître une intimité charnelle. © Warner Bros Pictures
Thrushcross Grange : l’ordre comme illusion esthétique

Face à la brutalité de Wuthering Heights, Thrushcross Grange introduit un contraste visuel immédiat. Les lignes y sont plus nettes, les compositions plus équilibrées, les surfaces plus lisses. Le design semble chercher la maîtrise, l’élégance, la stabilité. Pourtant, cette apparente harmonie dissimule une autre forme de violence.

Ici, le design traduit un rapport au pouvoir et à la domination sociale. L’ordre architectural devient un outil de contrôle, une manière d’imposer des règles, de contenir les émotions. Les espaces respirent davantage, mais cette respiration est réglementée, presque surveillée. Le contraste entre les deux lieux ne repose pas seulement sur l’esthétique, mais sur la vision du monde qu’ils incarnent.

Le salon de Hurlevent se déploie sur un sol en damier, tandis qu’un tableau à l’atmosphère inquiétante, représentant les sept péchés capitaux, domine la pièce avec une présence presque palpable. © Warner Bros Pictures
Textures, matières et corps : un design sensoriel

L’un des choix les plus radicaux de cette adaptation réside dans son travail sur la matière. Certains décors intérieurs utilisent des textures évoquant la peau, brouillant volontairement la frontière entre espace et corps. Ce parti pris dépasse largement la provocation visuelle. Il exprime une obsession pour l’intimité, la possession, la fusion émotionnelle.

Le design devient alors sensoriel. Il invite le spectateur à ressentir physiquement le malaise, la proximité forcée, la tension charnelle qui traverse le récit. Les surfaces ne sont plus neutres : elles semblent regarder, toucher, retenir. Cette approche confère au film une dimension presque organique, où l’espace lui-même paraît vivant.

 

Quand le lieu raconte ce que les mots taisent

Dans cette version de Hurlevent, les lieux agissent comme un second récit. Ils ne se contentent pas d’illustrer l’époque ou le texte original ; ils en proposent une lecture contemporaine, viscérale, profondément incarnée. Le paysage, l’architecture et les décors intérieurs forment un système cohérent, pensé pour traduire la violence émotionnelle du roman sans jamais la verbaliser.

Le film rappelle ainsi que le design, lorsqu’il est pleinement intégré à la narration, peut devenir un outil dramaturgique majeur. Ici, le lieu n’est pas un cadre. Il est une contrainte, une mémoire, une force qui façonne les êtres.

Dans Hurlevent, l’histoire ne se déroule pas dans un décor.

Elle s’y imprime.

 

Hurlevent, au cinéma le 11 février 2026.