
Musique
Jan 5, 2026
Comment "Stranger Things" a offert un nouveau royaume à Prince
La pluie pourpre ne tombe jamais par hasard. Elle ruisselle dans les écouteurs, fleurit sur les playlists, résonne dans les conversations que se font aujourd’hui les jeunes de la génération Z — une génération née bien après les années 80, bien après les soirs de Minneapolis où un jeune musicien en costume violet faisait tanguer les foules et les genres.
À l’aube de 2026, alors que le monde referme le dernier chapitre de Stranger Things, deux morceaux de Prince Rogers Nelson ont surgi comme un souffle ancien retrouvé : When Doves Cry et Purple Rain. Ces deux titres, gravés dans l’histoire depuis 1984, ont été choisis pour accompagner les scènes finales du show Netflix — un choix si rare que l’un de ces morceaux n’avait jamais été licencié pour une série télé auparavant.
Ce refus quasi sacré d’exploiter sa musique à l’écran n’était pas un caprice. Prince considérait ses chansons comme des espaces intimes, presque spirituels. Il disait souvent que la musique n’était pas un produit mais un lieu — un endroit où l’on entre pieds nus. Que Stranger Things ait été autorisé à y poser ses images n’est donc pas anodin : c’est une transmission, presque un passage de flambeau.
Et soudain, comme une averse délicate sur un paysage numérique, la pluie pourpre est tombée.
Stranger Things, ou l’art de réveiller les fantômes
Depuis sa première saison, Stranger Things ne se contente pas de raconter une histoire. La série agit comme une machine à réactiver la mémoire collective, y compris celle que l’on n’a jamais vécue. Elle ne reproduit pas les années 80 : elle les fait ressentir. Les synthés, les références, les choix musicaux sont pensés comme des balises émotionnelles, capables de connecter un public contemporain à des œuvres anciennes sans les figer dans la nostalgie.
Avec Prince, l’enjeu était immense. Peu d’artistes ont été aussi protecteurs de leur catalogue. Peu ont laissé aussi peu d’images ou de morceaux être utilisés hors de leur propre univers. Obtenir ces chansons pour le final n’était pas un simple choix esthétique, mais un geste presque politique : affirmer que certaines œuvres peuvent encore parler au présent, à condition d’être respectées. Stranger Things ne cite pas Prince. Elle lui fait de la place.

Prince © Getty Images
Une série devenue passeuse de culture
En cela, le phénomène s’inscrit dans une continuité. Avant Prince, la série avait déjà provoqué des résurrections musicales spectaculaires — Kate Bush en tête — prouvant qu’une œuvre pouvait renaître sans être simplifiée. Cette confiance acquise au fil des saisons a permis à la série de devenir autre chose qu’un divertissement : une curatrice culturelle.
Quand la Gen Z découvre Prince par Stranger Things, elle ne le fait pas comme on consomme un classique recommandé. Elle le rencontre dans un moment de tension, de perte, de bascule narrative. La musique ne sert pas d’arrière-plan : elle devient un personnage à part entière. Et c’est précisément ainsi que Prince avait toujours conçu ses chansons — comme des forces vivantes, capables de transformer ce qui les traverse.
Un tremplin entre deux mondes
Quand When Doves Cry a éclaté dans un moment clé de l’épisode final, suivi de la catharsis dramatique portée par Purple Rain, quelque chose s’est connecté. Pas seulement au cœur des protagonistes fictifs, mais dans l’âme collective de millions de spectateurs — parmi eux, une foule de jeunes qui n’avaient jamais connu Prince autrement que par légende ou mème.
Il faut se souvenir que When Doves Cry est, à sa sortie, un ovni : pas de ligne de basse, un choix presque hérétique pour un morceau funk. Prince l’avait retirée au dernier moment, estimant que la chanson respirait mieux sans. Ce vide volontaire, ce silence tendu, est peut-être ce qui parle aujourd’hui encore à la Gen Z : une musique qui ose laisser de l’espace, qui n’explique pas tout, qui fait confiance à l’émotion brute.
Les chiffres racontent cette renaissance avec une poésie qu’aucune analyse scolaire ne pourrait égaler. Purple Rain a vu ses écoutes mondiales bondir de 243 %, et chez les auditeurs de la génération Z, de 577 % et When Doves Cry a connu une augmentation de 200 % dans le monde avec une poussée de 128 % parmi les jeunes.
Dans l’ensemble, le catalogue Prince s’est retrouvé presque doublé d’écoutes, signe d’une curiosité vivace et d’une découverte — ou redécouverte — en temps réel.
Mais derrière les chiffres, il y a des gestes minuscules : des adolescents qui tapent “Prince” pour la première fois, qui découvrent des pochettes déroutantes, des paroles troublantes, des clips où les corps ne s’excusent pas d’exister. Une génération élevée dans l’algorithme tombe sur un artiste qui, lui, refusait d’être classé.
Il ne s’agit pas d’un simple regain d’intérêt nostalgique. C’est une génération qui, par hasard sur Netflix, a posé son regard sur un monument de la musique et a été submergée par la force brute d’une œuvre qui ne vieillit jamais.

Purple Rain Tour, à la Joe Louis Arena à Detroit, Michigan, le 4 novembre 1984 © Getty Images.
L’héritage vivant
Prince n’était pas seulement un chanteur. Il était un éclat — flamboyant, insaisissable, irrévérencieux. Son art défiait les genres comme il défiait les étiquettes, mélangeant funk, pop, rock et synthèse avec une audace qui avait l’élan des révolutionnaires. Il était un poète des corps et des sentiments, un alchimiste des guitares et des rythmes, un maître du verbe autant que du groove. Surnommé parfois “The Artist” ou le “Love Symbol”, il avait pris le langage de la musique et l’avait fait vibrer jusqu’à la dernière corde d’émotion.
Ce que l’on oublie souvent, c’est que Prince enregistrait la nuit, seul, enfermé dans son studio de Paisley Park. Il jouait de presque tous les instruments lui-même, parfois en une seule prise. Certaines chansons mythiques ont été écrites en moins d’une heure. Non par facilité, mais parce qu’elles arrivaient comme des visions. Prince ne composait pas : il canalisait.
Ce que Stranger Things a fait — sans peut-être l’avoir prévu — c’est tendre une main du XXIᵉ siècle vers l’une des voix les plus radicales et les plus généreuses du siècle dernier. La série n’a pas seulement joué des chansons. Elle a posé les pierres d’un pont temporel, invitant des auditeurs nés avec les flux numériques à ressentir la profondeur d’un artiste qui composait comme on peint, aime, choque et pleure.
Prince parlait de sexualité sans jamais la rendre tiède. Il parlait de désir comme d’une force cosmique. Il brouillait les genres bien avant que les débats contemporains ne leur donnent des mots. Talons hauts, maquillage, dentelle, regards brûlants : il n’expliquait rien. Il incarnait. Et c’est précisément ce langage du corps, libre et fluide, qui résonne aujourd’hui auprès d’une jeunesse en quête d’identités multiples et mouvantes.
Purple Rain, Live at Paisley Park (1999) © Prince
Plus qu’un effet de mode
Certains pourraient dire que ce phénomène n’est qu’un effet de plateau — l’impulsion d’une série qui remet au goût du jour des morceaux anciens. Mais la pluie pourpre ne s’évapore pas dès que l’écran s’éteint. Elle s’infiltre dans des playlists personnelles, dans des covers improvisées au ukulélé, dans des discussions passionnées sur ce qu’est réellement une icône culturelle.
Prince n’aimait pas la nostalgie. Il détestait regarder en arrière. Jusqu’à la fin, il avançait, expérimentait, dérangeait. Il fut l’un des premiers artistes majeurs à se battre contre l’industrie musicale, à réclamer la propriété de ses masters, à comprendre avant les autres que le futur de la musique serait un champ de bataille autant qu’un terrain de jeu.
Ce que la Gen Z découvre aujourd’hui, c’est un roi qui chantait l’amour comme on déclare une révolution, qui parlait de liberté tout en brisant les chaînes de l’apparence, qui n’avait pas peur de faire danser et réfléchir dans le même souffle. Prince n’est pas revenu à la mode. Il a trouvé un nouvel empire — non pas parce que Stranger Things l’a offert, mais parce que sa musique était prête à être entendue à nouveau, prête à brûler les silences et à colorer les émotions.
Et dans ce royaume moderne, chacun de ces jeunes qui cliquent, écoutent, partagent et tombent amoureux de ces lignes mélodiques anciennes, devient à son tour un gardien de l’héritage de Prince — un peintre de pluie pourpre dans le ciel numérique du XXIᵉ siècle.




