Design

Dec 10, 2025

La Grande Muraille de Chine et ses milliers de kilomètres abandonnées

Quand on pense à la Grande Muraille de Chine, l’image qui vient en tête est celle de la portion restaurée de Badaling, bondée de touristes et de bus venus de Pékin, parfaitement pavée et sécurisée. Pourtant, cette section n’est qu’une infime partie d’un édifice colossal qui s’étend sur plus de 21 000 kilomètres si l’on inclut les tronçons détruits ou disparus. Derrière les clichés touristiques se cache un patrimoine vivant, parfois oublié, parfois envahi par la nature, où la pierre et la végétation dialoguent dans un silence presque millénaire.


Une construction pluriséculaire

La Grande Muraille n’est pas née d’un seul souffle mais d’une succession de dynasties, entre le IIIe siècle avant J.-C. et le XVIIe siècle. Chaque empereur, chaque siècle a apporté sa pierre, son style, ses matériaux. Résultat : une architecture protéiforme, tour à tour majestueuse, rudimentaire ou érodée, qui raconte l’histoire de la Chine autant que celle de ses hommes. Classée patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1987 et élue l’une des « Nouvelles 7 merveilles du monde », la Muraille est une prouesse technique et symbolique, un vestige monumental où le temps semble suspendu.


Une section partiellement détruite de la Grande Muraille de Chine © Getty Images


Au‑delà de Badaling : la Muraille sauvage

Badaling représente seulement 8 % du tracé Ming accessible aujourd’hui. La majorité des kilomètres restants traversent des montagnes escarpées, des vallées désertiques ou des zones urbaines peu connues. C’est ici que la muraille retrouve son caractère originel : sauvage, instable, parfois effondrée. Jiankou, à 100 kilomètres au nord de Pékin, illustre parfaitement cette beauté dangereuse. Longue de 20 kilomètres et construite au XVIe siècle, cette section a été laissée à l’abandon pendant des décennies. Ses tours s’effondraient sous la végétation, ses murs cédaient aux intempéries. Les randonneurs qui s’y aventurent doivent composer avec des pierres glissantes, des passages vertigineux et une nature qui a repris ses droits.


L’appel des sentiers oubliés

Pour les explorateurs modernes, les tronçons abandonnés de la Muraille ne sont pas que des vestiges : ce sont des parcours où l’aventure se conjugue avec l’histoire. Loin des bus touristiques et des foules de Badaling, chaque pas sur Jiankou ou Gubeikou devient un dialogue avec le passé. Les pierres instables et les escaliers effondrés obligent à ralentir, à observer, à ressentir le paysage autour de soi — montagnes, forêts et vallées. Ici, le visiteur comprend que la grandeur d’un monument ne se mesure pas seulement à sa longueur ou à sa hauteur, mais à sa capacité à émouvoir et à inspirer, à transformer la marche en méditation sur le temps et l’effort humain.


Quand le design rencontre la technologie

La restauration de Jiankou entre 2015 et 2019 montre combien le patrimoine peut dialoguer avec l’innovation. Drones, cartographie 3D et algorithmes ont guidé les ingénieurs pour décider ce qu’il fallait réparer, conserver ou laisser tel quel. Cette approche démontre que le design contemporain ne se limite pas à la création de nouveaux objets : il s’étend aussi à la préservation intelligente des architectures historiques, où chaque intervention est pensée pour respecter l’authenticité.


Jiankou a été rénové en partie, restant encore abandonné à certains endroits © Getty Images


De l’abandon à la disparition

On estime que plus de 3 200 kilomètres de la Grande Muraille sont aujourd’hui abandonnés, dont 2 000 kilomètres ont totalement disparu. Pourtant, c’est précisément dans ces tronçons sauvages que l’âme du monument se révèle. William Lindesay, historien britannique, a traversé la Muraille à pied et en Jeep, bravant interdictions et zones interdites, pour témoigner que la beauté réside souvent là où l’homme s’efface. Dans ces espaces, la Muraille retrouve son rôle initial : un lieu de défi, de contemplation et de récit historique, où l’imaginaire se mêle au réel.


La nature comme partenaire silencieuse

Là où l’homme a déserté, la nature reprend ses droits, transformant la Muraille en un écosystème vivant. Les arbres, les ronces et les fleurs sauvages infiltrent les murs, créant des tableaux inattendus et éphémères. Dans ces sections, la pierre et la végétation ne s’affrontent pas : elles dialoguent, dessinant des formes et des couleurs que l’œil humain n’aurait jamais imaginées. Cette cohabitation révèle une leçon subtile pour le design contemporain : même les constructions les plus monumentales appartiennent à un cycle vivant, et leur beauté réside autant dans leur robustesse que dans leur capacité à se fondre et se métamorphoser avec l’environnement.


Une leçon pour le design et l’architecture

Au‑delà de sa dimension historique, la Grande Muraille enseigne une vérité essentielle : le design n’est pas seulement ce que l’on construit, mais aussi ce que l’on préserve. Entre intervention humaine et processus naturel, le monument incarne la fragilité et la force, la permanence et la transformation. Admirer la Muraille, c’est comprendre que l’architecture, même la plus monumentale, vit, s’érode et se réinvente au fil des siècles.

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