Mode
Nov 25, 2025
À Venise, Dries Van Noten invente un après grâce à sa fondation
Il y a des départs qui ressemblent à des fins.
Et d’autres qui ouvrent un espace.
Depuis juin 2024, Dries Van Noten n’est plus à la tête de la maison qu’il a façonnée pendant trente-huit ans. Un geste rare, presque anachronique dans une industrie qui peine à lâcher prise. Mais loin du retrait, le créateur belge semble avoir simplement déplacé le centre de gravité de son travail. Direction Venise. Et plus précisément le Palazzo Pisani Moretta.
Le temps retrouvé
Quitter la scène de la mode, c’est aussi quitter son rythme. Le calendrier, les saisons, les attentes incessantes. Ce que Dries Van Noten gagne ici, ce n’est pas du repos, mais du temps — un temps plus ample, plus silencieux, propice à la réflexion et à la transmission.
Ce ralentissement volontaire résonne avec une époque saturée d’images et de collections. Là où la mode accélère, Dries choisit d’habiter le temps long. Non plus produire pour l’instant, mais pour la durée.
Un palais comme manifeste
Peu de créateurs peuvent se vanter d’installer leur bureau dans un palais vénitien du XVe siècle.
Façade gothique sculptée, salons rococo, vitraux anciens ouvrant sur le Grand Canal, fresques attribuées à Giambattista Tiepolo : le Palazzo Pisani Moretta est tout sauf un décor neutre.
Autrefois, ses pièces étaient éclairées à la chandelle pour des bals masqués. Les murs ont connu le bruissement des perruques poudrées, le volume des paniers de taffetas, la théâtralité des grandes nuits vénitiennes. Aujourd’hui, ces mêmes salons accueillent une autre forme de création — plus silencieuse, mais tout aussi dense.

© Palazzo Pisani Moretta
Quand l’architecture devient pensée
Choisir ce lieu n’est pas anodin. Le palais impose une manière d’habiter l’espace, de regarder, de circuler. Il ralentit le pas, invite à lever les yeux, à écouter le silence entre les murs.
Pour Dries Van Noten, l’architecture n’est pas un écrin décoratif, mais un partenaire intellectuel. Le bâtiment raconte une histoire, et c’est dans ce dialogue entre passé et présent que s’inscrit la fondation.
Quitter la mode sans quitter la création
En mai 2025, Dries Van Noten et son mari Patrick Vangheluwe acquièrent officiellement l’une des adresses les plus spectaculaires du Grand Canal. Une décision qui sonne comme une évidence pour celui qui, en 2017, fut fait baron par le roi Philippe de Belgique pour sa contribution majeure à la mode et à la culture belges.
Un titre qu’il porte sans emphase. Comme il a toujours porté ses vêtements : avec élégance, mais sans pesanteur. Car l’urgence est ailleurs. Dans la fondation.
Déplacer le regard
Ce geste marque un glissement subtil mais radical : quitter le produit pour la pensée, la collection pour la conversation. La mode n’est plus une finalité, mais un point de départ.
Dries Van Noten ne tourne pas le dos à son passé ; il l’ouvre. Il le met en circulation, le rend perméable à d’autres disciplines, à d’autres générations.
La Fondation Dries Van Noten : un lieu, pas un mausolée
Pensée comme une institution culturelle à but non lucratif, autofinancée, la Fondation Dries Van Noten ouvrira ses portes en avril 2026. L’ambition n’est pas de célébrer un héritage figé, mais d’activer un espace vivant.
Présentations, collaborations, résidences, projets satellites, programmes éducatifs pour étudiants et jeunes artisans : le palais devient un laboratoire. Un lieu de transmission et de dialogue, où les savoir-faire dialoguent avec les disciplines contemporaines.
Ici, pas de musée au sens classique. Pas de nostalgie. Mais une continuité.

© Palazzo Pisani Moretta
Transmission plutôt que célébration
La fondation ne cherche pas à sacraliser le créateur, mais à prolonger une manière de penser. Le vêtement devient langage parmi d’autres. Le textile dialogue avec l’art, l’artisanat avec la recherche, la mode avec l’éducation.
C’est une fondation tournée vers l’avenir, attentive aux gestes, aux mains, aux regards qui construiront la suite.
Une certaine idée de la permanence
Ce projet dit beaucoup de la manière dont Dries Van Noten conçoit la création. Depuis toujours, il privilégie la culture à la tendance, la profondeur à l’effet. Ouvrir une fondation à Venise — ville fragile, stratifiée, hors du temps — relève presque du geste politique.
C’est affirmer que la mode peut laisser autre chose que des collections. Qu’elle peut produire du savoir, du lien, de la transmission. Et qu’un créateur, une fois libéré du calendrier, peut enfin travailler dans le temps long.
Créer sans disparaître
Dans un monde où la retraite équivaut souvent à l’effacement, Dries Van Noten propose une autre voie. Continuer sans dominer, transmettre sans imposer, créer sans se répéter.
Cette fondation n’est pas un point final, mais une respiration. Une manière de rester présent autrement.
Venise comme dernier luxe
Dans une industrie obsédée par la nouveauté, Dries Van Noten choisit la permanence.
Dans un monde qui accélère, il installe son futur dans un palais ancien.
Venise n’est pas un refuge.
C’est une déclaration.
Et la fondation, plus qu’un projet post-mode, ressemble à ce qu’il a toujours défendu : une élégance intellectuelle, patiente, ouverte — qui continue de créer, même après le dernier défilé.




