Mode
Dec 15, 2025
Comment les maisons de luxe ont remis les jeux de société au centre du désir
Longtemps relégués aux placards d’enfance ou aux dimanches pluvieux, les jeux de société reviennent là où on ne les attendait plus : sur les tables basses impeccables, dans les salons feutrés, au cœur même de l’esthétique luxe. À l’approche des fêtes, ils ne sont plus seulement un prétexte à se rassembler — ils deviennent un langage. Un objet de style. Un signe social.
Miu Miu transforme Uno en manifeste chromatique, Bottega Veneta cache un Jenga dans un écrin de cuir Intrecciato, Celine redessine le Backgammon comme un accessoire de collection. À première vue, le mouvement amuse. À y regarder de plus près, il dit quelque chose de beaucoup plus profond sur notre époque.
Le luxe ralentit et invite à jouer
Il y a, dans cette soudaine passion pour les jeux de société, une intuition presque thérapeutique. Dans un monde saturé d’écrans, de notifications et d’urgences invisibles, le jeu propose autre chose : du temps partagé, de la lenteur assumée, une attention qui ne se fragmente pas.
La mode, toujours attentive aux frémissements culturels, s’en empare. Elle comprend que le luxe contemporain ne se limite plus à l’apparat ou à la rareté, mais qu’il réside aussi dans l’expérience. S’asseoir autour d’un plateau, lancer un dé, tirer une carte. Regarder l’autre plutôt que son téléphone. Le vrai privilège, aujourd’hui, c’est peut-être cela.
Balenciaga, ou l’art de transformer le jeu en territoire
Le signal fort vient de Balenciaga.
La maison a récemment envoyé à quelques initiés sa propre version du Monopoly — non commercialisée, presque mythique. Exit la rue de la Paix et la gare Montparnasse. À leur place : les avenues du monde où Balenciaga est implantée. New York, Tokyo, Paris, Shanghai. Le plateau devient une cartographie du pouvoir contemporain.
Ce n’est plus un simple jeu. C’est une métaphore. Une manière de rappeler que le luxe est aussi une question de territoire, d’expansion, de présence globale. Jouer à Balenciaga Monopoly, c’est rejouer les règles du capitalisme, mais avec des dés griffés.

Backgammon © Celine
Quand l’objet devient décor et récit
Chez Bottega Veneta, le Jenga n’est pas pensé pour être rangé après usage. Il est conçu pour rester visible. Son coffret en cuir tressé transforme le jeu en sculpture domestique. Chez Miu Miu, l’Uno devient pop, presque ironique, assumant un retour à l’enfance teinté de mode Y2K. Celine, plus classique, ancre le Backgammon dans une idée d’élégance intemporelle, presque bourgeoise.
Chaque maison raconte quelque chose d’elle-même à travers ces objets. Le jeu devient un prolongement du storytelling. Une manière douce de s’installer dans le quotidien, loin des podiums mais au plus près des gestes intimes.
Jouer pour se retrouver
Si ces objets trouvent un écho particulier à l’approche de Noël, ce n’est pas un hasard. Les fêtes cristallisent ce besoin de lien, de rituels simples, de moments partagés. Le jeu de société agit comme un médiateur. Il rassemble sans discours, crée de la complicité sans mise en scène.
La mode l’a compris : elle ne vend plus seulement des vêtements, mais des atmosphères. Des façons d’être ensemble. Des scénarios de vie.

Uno © Miu Miu
Le jeu comme manifeste esthétique
Au-delà de la fonction ludique, ces objets deviennent de véritables pièces de design. Le plateau, la boîte, les pions ou les cartes ne sont plus accessoires : ils incarnent la vision artistique de la maison. Chaque détail — la texture du cuir, le choix des couleurs, le grammage du papier — devient un signe de raffinement et de savoir-faire. Dans ce contexte, le jeu de société n’est plus seulement à manipuler, il se regarde, se collectionne, se contemple. Il dialogue avec l’intérieur, l’espace domestique, et fait du salon un lieu où l’art et le quotidien coexistent.
Une nostalgie réinventée
Ces jeux réinventés dialoguent aussi avec la mémoire collective. Ils font revivre les après‑midi d’enfance, les parties improvisées autour d’un plateau, mais en les transposant dans un univers adulte et codé. Le luxe moderne ne se contente pas de revisiter le passé : il le sublime, le stylise et le met en scène comme une expérience émotionnelle et sociale. Jouer devient alors un acte de sophistication, où le geste simple du lancer de dé se charge d’histoire, d’identité et de désir.
Le luxe, nouvelle case départ
En remettant les jeux de société au centre, les maisons de mode ne font pas que surfer sur une tendance nostalgique. Elles réhabilitent le jeu comme espace de connexion, de récit et de désir. Elles transforment des objets universels en pièces de collection, sans leur retirer — du moins en apparence — leur fonction première : faire jouer.
À l’heure où tout s’accélère, la mode propose paradoxalement de ralentir. De s’asseoir. De lancer les dés.
Et de rejouer, ensemble, une autre idée du luxe.




