Cinéma
Jan 4, 2026
En 1927, un film imaginait 2026 : un siècle plus tard, nous y sommes
Lorsque Fritz Lang et Thea von Harbou présentent Metropolis en 1927, le film muet ne se contente pas d’imaginer un futur abstrait, lointain et flou. Il lui donne une date. Une année précise, presque provocante dans sa clarté : 2026. Un siècle plus tard, nous y sommes. Non pas dans la démesure expressionniste de tours infinies et de machines divinisées, mais dans un monde qui, par ses fractures, ses obsessions et ses angoisses, semble marcher dans les pas exacts de cette vision ancienne.
Voir Metropolis aujourd’hui n’est pas un exercice de nostalgie cinéphile. C’est une expérience troublante, presque intime. Le film ne parle pas d’un avenir qui n’a pas eu lieu, mais d’un futur qui n’a jamais cessé de se transformer pour mieux nous rattraper.
Une date gravée dans la pellicule
L’Europe porte encore les stigmates de la Première Guerre mondiale. Les villes se reconstruisent, l’industrie s’emballe, la foi dans le progrès technique se mêle à une peur sourde : celle de voir l’homme se dissoudre dans la machine qu’il a lui-même créée. Fritz Lang capte cette tension et l’inscrit dans une temporalité précise. Metropolis déroule en 2026, comme si le cinéaste avait voulu tendre un rendez-vous à ceux qui regarderaient le film un siècle plus tard.
Ce geste n’est pas anodin. Là où tant d’œuvres de science-fiction préfèrent l’indéfini, Lang choisit la confrontation directe. Il ne dit pas « un jour », il dit « dans cent ans ». En 2026, Metropolis cesse donc d’être une anticipation pour devenir un miroir rétroactif. La fiction nous observe depuis le passé et nous demande silencieusement : qu’avez-vous fait de ce futur ?

La résurgence de Metropolis en 2026
Si Metropolis revient avec tant de force cette année, ce n’est pas par hasard. Le film circule à nouveau dans les salles, dans les musées, dans les ciné-concerts, porté par des restaurations successives qui ont tenté, au fil des décennies, de recomposer l’œuvre telle que Lang l’avait imaginée. Chaque projection devient un événement, non seulement parce qu’elle donne accès à un monument du cinéma, mais parce qu’elle s’inscrit dans une année symbolique, presque rituelle.
La musique elle-même, élément fondamental de cette expérience, continue de se réinventer. De nouvelles partitions, jouées en direct, dialoguent avec les images muettes et rappellent que Metropolis n’est pas figé dans le silence du passé. Il respire encore. Il se laisse traverser par des sensibilités contemporaines, comme si le film acceptait d’être relu, réinterprété, questionné à chaque époque.
Une ville coupée en deux, hier comme aujourd’hui
Au cœur de Metropolis, il y a une ville verticale. En haut, la lumière, les jardins suspendus, les corps oisifs et la fête éternelle. En bas, l’ombre, le bruit des machines, la cadence imposée, les gestes répétés jusqu’à l’épuisement. Cette division radicale n’est pas seulement spatiale, elle est morale, politique, presque métaphysique.
En 2026, cette ville n’existe pas telle quelle, mais son esprit persiste. Les métropoles contemporaines, fragmentées par les inégalités économiques, les zones d’accès et d’exclusion, les flux invisibles de capitaux et de données, prolongent cette logique de séparation. Metropolis ne nous montre pas le futur tel qu’il serait, mais tel qu’il pourrait toujours devenir si l’on cesse de regarder en face les fractures qu’il met en scène.

Metropolis (1927), de Fritz Lang © Universum Film AG
Le corps-machine et la peur de la substitution
L’une des images les plus puissantes de Metropolis demeure celle du robot Maria. Corps métallique, regard vide, imitation troublante de l’humain. À l’époque, cette figure incarnait la peur d’une technologie déshumanisante, capable de manipuler les foules et de remplacer le vivant par une copie.
Aujourd’hui, cette image trouve une résonance nouvelle. Les intelligences artificielles, les visages générés, les voix synthétiques et les récits automatisés déplacent la question sans l’annuler. Le robot de Lang n’est plus une machine isolée dans un laboratoire, il est devenu diffus, algorithmique, presque invisible. Metropolis ne nous avertit pas seulement contre la machine, mais contre notre désir de lui déléguer notre humanité.
Le cœur comme médiateur : une utopie fragile
La célèbre phrase du film, « le médiateur entre le cerveau et les mains doit être le cœur », résonne aujourd’hui avec une ambiguïté troublante. Elle peut sembler naïve, presque idéaliste. Pourtant, elle demeure l’un des axes les plus forts de l’œuvre. Lang ne propose pas une révolution violente, ni une soumission totale à la machine, mais une tentative fragile de réconciliation.
En 2026, cette idée semble à la fois nécessaire et insuffisante. Le cœur, métaphore de l’empathie et de la conscience, est constamment mis à l’épreuve par la vitesse, l’optimisation et la logique de performance. Metropolis nous rappelle que sans ce médiateur, la société se fracture irrémédiablement, et que la technique, livrée à elle-même, finit par dévorer ceux qui la servent.

Metropolis (1927), de Fritz Lang © Universum Film AG
Une esthétique qui a façonné notre imaginaire
Il est impossible de regarder Metropolis sans reconnaître son empreinte sur tout le XXe et le XXIe siècle. Des architectures futuristes aux récits cyberpunk, des clips musicaux aux défilés de mode, l’ombre de Fritz Lang plane sur notre culture visuelle. Chaque plan semble avoir été pensé pour traverser le temps, pour influencer bien au-delà de son époque.
Cette puissance esthétique n’est pas décorative. Elle agit comme une langue commune, un alphabet du futur qui a nourri notre manière de représenter la ville, la machine, le pouvoir. En 2026, cette esthétique ne nous paraît pas datée, elle nous semble étrangement familière, comme si nous vivions à l’intérieur d’images rêvées il y a cent ans.
Regarder Metropolis aujourd’hui : une expérience physique
Voir Metropolis en 2026, dans une salle obscure, n’est pas un simple visionnage. C’est une immersion sensorielle. Le rythme hypnotique des machines, la monumentalité des décors, la chorégraphie des corps ouvriers produisent une sensation presque physique. On ne regarde pas seulement le film, on le traverse.
Cette expérience rappelle que le cinéma muet n’était pas silencieux, mais intensément corporel. Il parlait aux yeux, au souffle, à l’imaginaire. Dans un monde saturé d’images rapides et de récits fragmentés, Metropolis impose une autre temporalité, plus lente, plus lourde, plus méditative.
Une actualité du passé ancrée dans notre présent
Metropolis n’est pas un vestige. C’est une balise. Une œuvre qui continue de signaler des dangers, des tensions, des désirs inassouvis. En 2026, le film ne célèbre pas l’avenir, il nous oblige à le questionner. Il nous rappelle que chaque progrès porte en lui une responsabilité, et que chaque machine est le reflet de ceux qui la conçoivent.
Regarder Metropolis aujourd’hui, c’est accepter de dialoguer avec un passé qui n’a jamais cessé de nous parler. C’est reconnaître que le futur n’est pas devant nous, mais qu’il se rejoue sans cesse dans le présent. Et peut-être est-ce là la plus grande modernité de ce film centenaire : nous rappeler que le temps n’est pas une ligne droite, mais une boucle, où les visions anciennes reviennent nous demander des comptes.




