
Cinéma
Jan 11, 2026
"Flow" : le film coproduit avec la France le plus vu à l'étranger en 2025
Il y a des succès qui claquent comme des évidences, et d’autres qui avancent à pas feutrés, presque silencieux, avant de devenir irréfutables. Flow appartient à cette seconde catégorie. Pas de stars mondiales en tête d’affiche, pas de dialogues ciselés destinés à être cités sur les réseaux sociaux, pas de franchise préexistante. Et pourtant, en 2025, ce film d’animation est devenu le film coproduit avec la France le plus vu à l’étranger, cumulant près de 7,8 millions d’entrées dans plus de 60 pays. Un chiffre impressionnant, mais surtout un phénomène culturel qui mérite d’être interrogé au-delà de la simple performance.
Car Flow n’est pas qu’un succès commercial. Il est un symptôme. Celui d’un cinéma européen qui, lorsqu’il traverse les frontières, le fait de plus en plus par des formes hybrides, mutantes, presque anonymes dans leur nationalité, mais puissamment universelles dans leur langage.
Le paradoxe est là, dès le départ. Flow est souvent présenté comme un film français, mais il s’agit en réalité d’une coproduction entre la Lettonie, la Belgique et la France, réalisée par le cinéaste letton Gints Zilbalodis. La France y joue un rôle de partenaire de production et de financement, mais le film est avant tout une œuvre européenne et hybride, difficile à enfermer dans une identité nationale unique. Et c’est peut-être précisément cette fluidité qui explique son impact mondial.
Une histoire minimaliste et universelle
Mais avant d’être un cas d’école économique ou culturel, Flow est d’abord un film. Un récit. Une expérience.
L’histoire est d’une simplicité presque primitive. Dans un monde submergé par les eaux, un chat noir tente de survivre. La montée inexorable des océans a effacé les repères humains, laissant derrière elle des architectures englouties, des vestiges silencieux, et une nature redevenue souveraine. Le chat fuit, observe, tombe, se relève, dérive. Il rencontre d’autres animaux, chacun pris dans la même lutte muette pour l’adaptation. Il n’y a pas de paroles, pas de voix off explicative, pas de discours écologique frontal. Tout passe par le mouvement, le regard, le rythme.
Ce choix radical du silence n’est pas simplement esthétique. Il est le cœur même de Flow. En refusant le langage verbal, le film place le spectateur dans une position inhabituelle : celle de l’observateur attentif, presque méditatif. Nous ne sommes pas guidés, nous ne sommes pas rassurés. Nous devons apprendre à lire le monde comme les personnages l’habitent, par instincts, par sensations, par élans successifs.
Le chat n’est pas anthropomorphisé au sens classique du cinéma d’animation. Il ne pense pas comme un humain, il ne parle pas comme un humain, il n’incarne pas une morale explicite. Il agit. Il a peur de l’eau, puis il apprend à la traverser. Il fuit la solitude, puis accepte la coexistence. Le récit épouse ainsi une trajectoire émotionnelle universelle : celle de l’adaptation à un monde qui change trop vite pour que l’on puisse en garder le contrôle.

L'esthétique du flux
Ce monde englouti n’est jamais nommé, jamais daté. Est-ce un futur post-climatique ? Une fable abstraite ? Une métaphore de l’effondrement ? Flow ne tranche pas, et c’est précisément ce qui lui donne sa force. Le film ne dit pas « voilà ce que vous devez comprendre », il dit « voilà ce que vous pouvez ressentir ». À l’heure où de nombreux récits écologiques se veulent démonstratifs, Flow choisit la suggestion, le trouble, la contemplation.
Visuellement, le film s’inscrit dans une esthétique épurée mais profondément expressive. Les décors sont vastes, souvent écrasants, mais jamais décoratifs. L’eau, omniprésente, est à la fois menace et refuge, frontière et passage. Elle engloutit, mais elle relie. Elle isole les êtres, mais elle les force aussi à se rencontrer. Là encore, la métaphore est claire sans être appuyée : dans un monde instable, la survie passe par l’apprentissage du mouvement, par l’acceptation du flux.
Une exportation sans frontières
Ce rapport au flux, justement, semble dialoguer de manière troublante avec la trajectoire internationale du film lui-même. Flow circule comme son personnage principal : sans attaches linguistiques, sans références culturelles trop marquées, sans codes nationaux immédiatement identifiables. Là où de nombreux films européens peinent à s’exporter en raison de leur forte inscription dans une langue, un humour ou un contexte social spécifique, Flow se rend disponible à tous les regards.
Ce n’est pas un hasard si l’animation est aujourd’hui l’un des secteurs les plus performants du cinéma européen à l’international. Elle permet de contourner les résistances habituelles à la traduction culturelle. Mais Flow va encore plus loin : il supprime la langue elle-même. En cela, il rejoint une tradition ancienne du cinéma muet, tout en la réactualisant à l’ère contemporaine. Il rappelle que le cinéma, avant d’être un art du dialogue, est un art du mouvement et du regard.

Flow © Dream Well Studio, Take Five, Sacrebleu Productions
La question de l’identité européenne
Ce succès interroge alors profondément la notion de cinéma européen à l’export. Que célèbre-t-on réellement lorsque l’on se félicite des 7,8 millions d’entrées de Flow à l’étranger ? Un savoir-faire technique ? Une capacité de financement ? Une ouverture à la coproduction transnationale ? Ou bien une mutation plus profonde de l’identité culturelle elle-même, devenue poreuse, composite, hybride ?
La France joue ici un rôle central, mais discret. Elle est un socle, un catalyseur, un partenaire qui permet à des projets singuliers d’exister et de circuler. Flow illustre une forme de puissance douce du cinéma européen : non plus l’imposition d’un modèle culturel fort, mais la capacité à accompagner des œuvres qui parlent au monde sans chercher à le dominer.
Vers un cinéma universel
Ce modèle n’est pas sans poser des questions. Si les plus grands succès internationaux sont des films peu verbaux, peu situés, peu explicitement ancrés dans une nation, que devient la visibilité des récits ancrés dans une réalité sociale, politique ou linguistique propre à un pays ? Le triomphe de Flow est-il une chance ou le symptôme d’un renoncement partiel à une singularité plus frontale ?
La réponse n’est sans doute ni totalement optimiste ni franchement pessimiste. Flow ne remplace pas le cinéma européen plus classique ; il coexiste avec lui. Il ouvre une voie parallèle, une autre manière d’exister à l’international. Une voie où la sensibilité prime sur le discours, où l’émotion circule sans passeport, où le cinéma redevient un espace de projection intime autant que collective.
Bande annonce officiel du film Flow © Dream Well Studio, Take Five, Sacrebleu Productions
L’écho du flux
En fin de compte, Flow n’est pas seulement un film sur un chat qui apprend à nager dans un monde submergé. C’est un film sur notre propre condition contemporaine. Un monde qui change trop vite, des repères qui disparaissent, des langues qui ne suffisent plus toujours à se comprendre, et la nécessité, malgré tout, de continuer à avancer ensemble.
Si Flow a touché des millions de spectateurs à travers le monde, ce n’est pas parce qu’il leur a parlé. C’est parce qu’il les a laissés ressentir. Et dans un paysage cinématographique saturé de mots, de messages et d’injonctions, ce silence-là a résonné plus fort que bien des discours.
Les dimensions écologiques et existentielles
Au-delà de l’histoire et de son esthétique, Flow propose une méditation sur l’adaptation à un monde en crise, où l’eau, omniprésente, devient métaphore de la montée des défis climatiques et des incertitudes de notre époque. Le film invite à réfléchir à notre rapport à l’environnement et à notre capacité à réagir face aux transformations rapides. Mais il ne le fait jamais de manière frontale : le spectateur est invité à ressentir plutôt qu’à recevoir un message moral. Le temps suspendu, la solitude du chat et les rencontres qu’il fait en cours de route évoquent également des réflexions existentielles sur la résilience, la coopération et l’observation attentive du monde qui nous entoure.
L’expérience sensorielle et universelle
La force du film repose aussi sur l’expérience du spectateur. L’absence de dialogue et la narration visuelle immersive créent une forme d’intimité et d’attention rare dans le cinéma contemporain. Le spectateur est invité à ressentir chaque mouvement, chaque immersion dans l’eau, chaque émerveillement devant la beauté fragile du monde englouti. Cette approche sensorielle contribue largement à son succès international et à son impact émotionnel universel, montrant que le cinéma peut toucher profondément sans mots ni explications explicites.




