Cinéma
Jan 5, 2026
Critics Choice Awards 2026 : une nuit où le cinéma devient palpable
Santa Monica s’éveille sous un ciel d’hiver inhabituellement doux. Barker Hangar, immense et silencieux, se transforme peu à peu en sanctuaire du cinéma. Ses murs nus reflètent la lumière des projecteurs, qui se dédoublent dans les miroirs du sol poli. Les tapis rouges ne sont pas seulement des passages : ils sont des portails vers des histoires qui habitent chacun des participants. La 31ᵉ cérémonie des Critics Choice Awards, orchestrée par Chelsea Handler pour la quatrième année consécutive, est plus qu’une remise de trophées. Elle trace la cartographie d’une année entière d’imaginaires, révélant les œuvres et les interprétations qui ont touché, dérangé et émerveillé.
One Battle After Another : La fresque de l’année
One Battle After Another s’est imposé comme le triomphe incontesté de la soirée, remportant le prix du Meilleur Film, du Meilleur Réalisateur et du Meilleur Scénario Adapté. Mais au-delà des trophées, le film de Paul Thomas Anderson apparaît comme une véritable fresque sensorielle et émotionnelle, une œuvre où chaque plan est une respiration, chaque silence un éclat de vérité, chaque geste un vecteur de sens. La virtuosité de la mise en scène se conjugue à la profondeur psychologique des personnages, dessinant un univers à la fois fragile et puissant, intime et universel.
Ce n’est pas seulement un film que l’on regarde, mais un monde dans lequel le spectateur est invité à entrer. Les conflits, à la fois personnels et collectifs, s’y déploient avec une intensité rare, et chaque émotion, du doute à la colère, de la tendresse à la solitude, est rendue palpable par le rythme et la précision de la narration. La cérémonie des Critics Choice Awards n’a fait que confirmer ce que la critique saluait déjà : One Battle After Another est une exploration des complexités humaines et une célébration de l’ambition narrative et visuelle qui a marqué 2025.
Dans la salle ou devant l’écran, le spectateur ne se contente pas de suivre l’histoire : il ressent, il s’interroge, il se confronte à la beauté et à la vulnérabilité des personnages, emporté dans un récit qui refuse toute superficialité et qui transforme chaque image en expérience sensorielle et émotionnelle.

Affiche du film One Battle After Another (2025) © Warner Bros
Timothée Chalamet : la fragilité magnétique et un hommage à Kylie Jenner
Au centre de la soirée, Timothée Chalamet attire tous les regards. Récompensé du Meilleur Acteur pour Marty Supreme, il incarne un jeune homme dont l’obsession pour un jeu d’enfance reflète ses dilemmes adultes. Sur le tapis rouge, son costume sombre et parfaitement taillé souligne la sobriété et l’intensité de son personnage.
Lors de la remise du prix, il offre un moment sincère et intime : il remercie sa compagne, Kylie Jenner, déclarant :
"Thank you to my partner of three years. Thank you for our foundation. I love you. I couldn’t do this without you."
Le public réagit par des applaudissements admiratifs, tandis que Jenner lui rend son regard complice. Ce geste, au-delà de la formalité d’un discours, révèle l’homme derrière l’acteur et rappelle que le cinéma ne vit pas seulement sur écran, mais trouve écho dans les vies et les émotions réelles qui entourent ceux qui le créent.
Jessie Buckley et l’art du silence
Si Chalamet illumine la scène par son magnétisme, Jessie Buckley la fait respirer par son silence. Récompensée pour Hamnet, elle incarne une intensité retenue, où chaque geste, chaque souffle, chaque regard est porteur de sens. Le cinéma devient ici une expérience contemplative. La puissance de sa performance réside dans ce qui n’est pas dit, dans cette capacité à faire résonner l’écran dans l’intime du spectateur.
Lors de la remise du prix, elle a dédié sa victoire à ses collaborateurs, mentionnant le réalisateur François Ozon et ses co‑acteurs, rappelant que cette intensité était le fruit d’un travail collectif. Dans la salle, on pouvait presque sentir le silence s’allonger à chaque mot prononcé, alors que l’attention de l’audience se concentrait sur sa voix posée et ses remerciements simples mais sincères. La critique a salué la manière dont elle fait passer l’émotion par de petites actions : un frôlement de main, un regard échangé, une posture légèrement voûtée, autant de détails qui rendent palpable la douleur et l’humanité de son personnage.
Buckley rappelle ainsi que le cinéma n’est pas seulement spectacle : il est observation, précision et engagement. Sa performance transforme le spectateur en témoin attentif, mais avec des points d’ancrage concrets – les dialogues qu’elle choisit de dire, la gestuelle qu’elle choisit de retenir, et le souffle même de sa présence sur scène. C’est ce mélange de retenue et de précision qui a fait d’elle la lauréate incontestée du prix de Meilleure Actrice, et qui a fait résonner Hamnet dans toute la cérémonie.

Jessie Buckley et Paul Mescal dans Hamnet (2025) © Focus Features
Sinners et Frankenstein : deux mondes, quatre trophées chacun
La soirée met en lumière deux films qui se distinguent par leur maîtrise et leur audace : Sinners et Frankenstein.
Sinners séduit par sa profondeur narrative et sa capacité à interroger la moralité. Avec quatre prix – Meilleur Scénario Original, Meilleure Partition pour Ludwig Göransson, Meilleur Ensemble, et Meilleur Jeune Interprète pour Miles Caton – le film installe un espace où le spectateur est appelé à ressentir, réfléchir et se confronter aux zones d’ombre de l’âme humaine.
Frankenstein, de Guillermo del Toro, transforme le cinéma en art total. Avec ses quatre trophées techniques – Meilleur Design de Production, Meilleurs Costumes, Meilleur Maquillage et Meilleur Acteur dans un Second Rôle pour Jacob Elordi – le film démontre l’ampleur de son univers esthétique. Chaque décor, chaque costume, chaque lumière devient un poème visuel, rappelant que le cinéma est une sculpture du temps et de l’espace.
La télévision à l’égal du cinéma
La cérémonie ne se limite pas au grand écran. La télévision contemporaine s’impose désormais comme un espace narratif d’une égale richesse, capable de rivaliser avec le cinéma sur le plan émotionnel, esthétique et artistique. Adolescence remporte le titre de Meilleure Série Limitée, cumulant plusieurs prix d’interprétation et saluant le travail minutieux de son casting et de son équipe créative. Dans le registre des séries régulières, The Pitt et The Studio se distinguent dans leurs catégories respectives, confirmant que la qualité d’écriture, la profondeur des personnages et l’inventivité visuelle sont désormais des critères aussi décisifs que pour le grand écran.
Ces récompenses traduisent une tendance nette : la frontière entre cinéma et télévision s’efface progressivement, et la narration devient le véritable critère d’excellence. Les spectateurs ne se contentent plus de suivre des histoires, ils plongent dans des univers riches, longs et complexes, où chaque saison ou épisode peut se déployer comme un film en plusieurs actes. La cérémonie rappelle ainsi que l’art de raconter, qu’il se joue sur grand ou petit écran, continue de se réinventer, offrant des expériences immersives et mémorables qui marquent durablement la culture contemporaine.

Frankenstein (2025) © Netflix
Anecdotes et moments humains
Parmi les instants les plus mémorables, Chelsea Handler, maîtresse de cérémonie, a su alterner humour acéré et émotion sincère. Elle a rendu hommage à plusieurs figures disparues du cinéma, évoquant leurs carrières et leurs gestes de générosité, rappelant que le passé continue de nourrir et d’inspirer le présent. Sur le tapis rouge, la soirée a également été ponctuée de surprises : des duos inattendus se sont formés, des tenues audacieuses ont marqué les photographes, et des cosplays inspirés de films cultes ont émerveillé les invités.
Les échanges complices entre acteurs, les gestes spontanés de félicitation et les remerciements simples mais vrais ont créé un tissu vivant et chaleureux, donnant à la cérémonie sa véritable texture : celle d’une rencontre humaine autant qu’artistique. Même dans les moments les plus formels, il y avait ce souffle d’intimité qui transformait chaque sourire ou accolade en un détail mémorable.
Une cérémonie comme expérience sensorielle
Au-delà des prix eux-mêmes, la scénographie du Barker Hangar a fait de la soirée un véritable récit immersif. La lumière, travaillée comme une narration visuelle, modulait les ambiances selon les moments : des projecteurs tamisés pour les discours, des faisceaux éclatants pour les remises de prix, des jeux d’ombre et de couleur qui accompagnaient chaque passage sur scène. Le son, alternant musique live et effets subtils, créait une tension et un rythme propres à chaque instant, tandis que la disposition des sièges et des caméras guidait le regard du public et des téléspectateurs vers les moments clés.
Les transitions entre discours, vidéos et performances étaient pensées comme de véritables mouvements chorégraphiés, où chaque détail servait l’émotion. Dans ce contexte, les trophées eux-mêmes semblaient secondaires : la véritable récompense résidait dans l’expérience complète, dans la sensation de faire partie de quelque chose de vivant, où images, sons et émotions se mêlaient pour imprimer durablement dans la mémoire du spectateur la beauté et la tension de la soirée.
Hollywood entre audace et tradition
Cette cérémonie montre un Hollywood qui oscille entre héritage et audace. Les films et les performances célébrés témoignent de la capacité de l’industrie à surprendre, à émouvoir et à inventer. De One Battle After Another à Sinners, de Frankenstein à Hamnet, chaque œuvre a rappelé que le cinéma est un langage universel, capable de traverser le temps et de créer des liens invisibles entre les histoires et nos vies.
Lorsque les projecteurs s’éteignent et que le Barker Hangar retrouve son silence, le public repart avec plus que des images : il emporte avec lui des émotions, des réflexions et la sensation d’avoir assisté à une véritable rencontre avec l’art dans sa forme la plus pure.




