Design
Dec 28, 2025
Jean-Louis Avril : le carton comme manifeste d’un design responsable
Jean-Louis Avril (1935–2025) n’était pas un designer comme les autres. Architecte moderniste formé à Paris, lauréat du Grand Prix de Rome, il aurait pu suivre une carrière classique dans les bureaux d’architecture. Mais en 1965, une visite dans l’usine de cartons du beau-père de sa jeune épouse Michèle Marty bouleverse sa trajectoire.
Devant ces rouleaux massifs de celloderme – un matériau robuste et résistant à l’eau – il imagine immédiatement un mobilier capable de concilier fonctionnalité, durabilité et créativité. “J’ai commencé à découper quelques cylindres, c’était très dur. Le prototype a plu à mon beau-père, il a une vision technique et aucune culture artistique, mais il a immédiatement cru au projet”, se remémorait-il.
Un regard d’architecte posé sur la matière
Ce qui distingue Jean-Louis Avril dès ses débuts, c’est son regard d’architecte appliqué à l’objet. Le carton n’est pas pour lui un matériau de substitution ou un simple support économique, mais une structure à part entière. Il pense en volumes, en portance, en équilibre. Chaque meuble devient une micro-architecture, pensée pour résister au temps et à l’usage.
Dans ses recherches, Avril ne cherche pas à dissimuler la nature du matériau. Au contraire, il en revendique la texture, la répétition, la logique industrielle. Le carton devient un langage formel, lisible, presque pédagogique.
Marty-L.A.C. : quand le carton devient pop
Ainsi naît en 1966 la société Marty-L.A.C. (Les Applications du Carton). Dans son atelier de Nangis, Avril met au point des meubles à la fois ludiques et durables : sièges, tables, rangements, banquettes, lampes… Une trentaine de modèles voient le jour, souvent cylindriques, jouant avec pleins et vides dans une esthétique « container » qui rappelle les formes futuristes de l’Italie des années 60. À une époque où le plastique explose dans la production industrielle, Avril fait le pari du carton, matériau humble mais modulable et recyclable. Il voulait des meubles faits pour durer, porteurs d’une responsabilité environnementale avant l’heure.

Bureau, chaise et corbeille pour adolescent © Jean-Louis Avril
Le refus du jetable comme posture créative
Alors que le design des années 60 célèbre la consommation rapide et la nouveauté permanente, Marty-L.A.C. propose une autre temporalité. Les meubles de Jean-Louis Avril ne sont pas pensés comme des objets éphémères, mais comme des compagnons du quotidien, réparables, adaptables, solides.
Ce refus du jetable est moins un discours militant qu’une évidence constructive. Pour Avril, un objet bien pensé est un objet qui dure. Une position radicale, presque silencieuse, dans un monde déjà fasciné par l’obsolescence.
Un design coloré, populaire et muséal
Les créations de Jean-Louis Avril sont immédiatement identifiables : formes graphiques, couleurs pop – jaune soleil, rouge vif, violet – et légèreté structurelle. Elles trouvent leur place dans les foyers comme dans les magasins de mobilier haut de gamme comme les Galeries Lafayette ou encore Roche Bobois et séduisent les magazines de décoration. Le succès dépasse les frontières : Montréal 1967, Museum of Contemporary Crafts à New York, Triennale de Milan… Le carton d’Avril devient international, à la fois objet pratique et œuvre d’art.
Entre culture domestique et reconnaissance institutionnelle
Cette double reconnaissance — populaire et muséale — est rare. Elle témoigne de la capacité d’Avril à créer un design accessible sans jamais être simpliste. Ses meubles dialoguent aussi bien avec les intérieurs familiaux qu’avec les espaces d’exposition.
Ils racontent une époque où le design croyait encore à la démocratisation de la beauté, où l’objet pouvait être à la fois utile, joyeux et porteur de sens.

Ensemble pour enfants en carton laqué celloderme bordeaux (1967) © Jean-Louis Avril
Un engagement durable avant l’heure
Alors que beaucoup succombent à la facilité des polymères et des meubles jetables, Avril défend un design réfléchi, réparé et recyclable. Sa démarche anticipe les débats contemporains autour du design responsable et durable. Les meubles en celloderme de Jean-Louis Avril, aujourd’hui recherchés par les collectionneurs, témoignent de l’alliance réussie entre invention, esthétisme et conscience écologique.
Le carton comme matière politique
Avec le recul, le choix du carton apparaît presque politique. Matériau pauvre, industriel, souvent invisible, il devient sous la main d’Avril un symbole d’intelligence constructive. Sans slogans, sans manifestes écrits, son travail pose une question encore brûlante : que faisons-nous des ressources que nous utilisons ?
Son œuvre rappelle que la responsabilité écologique n’est pas une tendance, mais une question de regard et d’intention.
L’héritage d’un pionnier
Après l’arrêt de la production dans les années 70, Avril poursuit sa carrière en architecture d’intérieur et en enseignement, explorant ensuite le métal et d’autres matériaux. Mais aucun projet ne connaît la même résonance que ses créations en carton. Avec sa lampe Lune ou son fauteuil Éléphant, Jean-Louis Avril laisse un héritage unique : celui d’un designer capable de transformer le plus humble des matériaux en icône moderne, un esprit tourné vers le futur, bien avant que le design durable ne devienne une nécessité.
Une œuvre en avance sur son temps
Aujourd’hui, à l’heure où le design responsable est devenu un impératif, l’œuvre de Jean-Louis Avril résonne avec une clarté nouvelle. Ses meubles ne semblent pas appartenir au passé, mais à une modernité continue, toujours pertinente.
Ils nous rappellent qu’innover ne consiste pas toujours à inventer de nouveaux matériaux, mais parfois à regarder autrement ceux que l’on croyait connaître.




