Design
Jan 8, 2026
LEGO Smart Brick : quand le design transforme le jeu sans écran
Il y a des objets si profondément ancrés dans la mémoire collective qu’on les croit immuables. La brique LEGO fait partie de ces formes presque sacrées, ces architectures miniatures qui ont traversé les générations sans jamais perdre leur pouvoir de projection. Elle est un module, une promesse, un alphabet universel de la création. Alors lorsque LEGO dévoile une brique dite « intelligente », la question n’est pas de savoir ce qu’elle fait, mais ce qu’elle devient. Car toucher à la brique, ce n’est pas innover dans le jouet : c’est intervenir dans l’histoire du design lui-même.
Annoncée par LEGO dans un communiqué daté du 5 janvier 2026, la Smart Brick a été présentée au public quelques jours plus tard lors du Consumer Electronics Show de Las Vegas, qui se tient actuellement du 6 au 9 janvier. La nouvelle brique LEGO ressemble à toutes les autres. Même format, mêmes proportions, même compatibilité avec l’écosystème LEGO existant. Et pourtant, à l’intérieur, un micro-ordinateur de quelques millimètres orchestre capteurs de mouvement, détection de lumière, sons et signaux lumineux. Cette prouesse technique n’est jamais exhibée. Elle est dissimulée, absorbée, presque effacée. C’est là que commence le véritable geste de design.
L’infrastructure invisible comme choix esthétique
La Smart Brick ne revendique pas sa technologie. Elle la tait. Dans un monde saturé d’écrans, de notifications et d’interfaces explicites, LEGO opère un choix presque radical : celui d’une technologie sans surface, sans tableau de bord, sans application. La brique n’impose rien, elle répond. Elle n’ordonne pas, elle accompagne. Tout se joue dans la continuité du geste, dans l’intelligence du contact, dans la réaction immédiate à une manipulation physique. Le geste devient plus attentif, chaque mouvement du doigt ou du poignet est instantanément valorisé, et le joueur comprend intuitivement que l’objet l’écoute sans jamais l’intruser.
Ce design de l’invisible inscrit la Smart Brick dans une tradition exigeante, celle des objets dont la sophistication n’apparaît qu’à l’usage. Ici, l’électronique devient matière, au même titre que le plastique ABS. Elle ne transforme pas l’objet en machine, mais en présence sensible. Le design ne se limite plus à la forme ou à la fonction : il devient une condition d’écoute.

Dark Vador de LEGO domine Las Vegas depuis The Sphere. L’entreprise a acheté un espace publicitaire pour promouvoir son nouveau système Smart Play. © Michael Calore
Quand la technologie devient matière poétique
Ce que la Smart Brick introduit, c’est une mutation silencieuse de la matérialité. La brique ne se contente plus d’occuper l’espace, elle l’interprète. Orientée, déplacée, combinée, elle déclenche des réponses sonores ou lumineuses qui ne cherchent pas à guider le joueur, mais à enrichir l’atmosphère de la construction. Une LED qui pulse doucement au rythme d’un mouvement inattendu ou un son léger qui s’échappe lorsqu’on tourne un module transforme un simple assemblage en performance silencieuse et poétique. La recharge par induction, l’autonomie prolongée, l’absence de connexion externe renforcent cette sensation d’un objet presque autonome, clos sur lui-même, capable d’exister sans médiation numérique.
Dans cette approche, la brique devient un point de passage entre le tangible et le narratif. Elle agit comme une sculpture interactive miniature, un fragment de décor capable d’influencer l’ambiance générale d’un ensemble. Le design cesse d’être uniquement structurel pour devenir événementiel, sans jamais perdre sa sobriété formelle.
De l’objet à l’écosystème : le design comme langage
Avec la Smart Brick, LEGO ne conçoit pas un objet isolé, mais un langage. Grâce à BrickNet, un réseau interne qui permet aux briques intelligentes, aux figurines et aux balises de communiquer entre elles, le jeu se transforme en système relationnel. Les éléments se reconnaissent, dialoguent, réagissent à leur environnement immédiat. Il s'agit d'une grammaire ouverte, où chaque construction devient une phrase unique. Ainsi, un X‑Wing approché d’un TIE Fighter peut déclencher simultanément une réponse lumineuse et sonore, comme si les pièces discutaient entre elles, donnant vie à un mini‑univers autonome.
Ce déplacement est fondamental. Le design n’est plus une réponse à un usage, mais une architecture de possibles. L’objet ne contient pas une histoire, il crée les conditions pour qu’elle émerge. En cela, la Smart Brick s’inscrit pleinement dans les courants contemporains du design interactif, où l’expérience se construit dans l’échange et la variation plutôt que dans la prescription.

© LEGO
Star Wars : un terrain narratif amplifié par le design
Le choix d’introduire la technologie Smart Brick dans l’univers Star Wars n’est pas un hasard de marketing : il s’agit d’inscrire une innovation technique dans un paysage culturel déjà profondément structuré par des récits, des sons et des gestes reconnaissables instantanément. La plateforme LEGO SMART Play a été présentée au public à l’occasion du CES 2026, et c’est précisément dans ces ensembles Star Wars que la brique intelligente trouve sa première expression tangible. Les trois premiers coffrets proposés — du X‑Wing Red Five au TIE Fighter de Dark Vador en passant par le duel dans la salle de trône — utilisent la Smart Brick, des Smart Tags et des Smart Minifigures pour activer, selon la configuration des pièces, des effets sonores et lumineux qui interrogent notre rapport à la construction et au récit.
Dans ce contexte, la technologie ne s’ajoute pas comme une couche artificielle, mais s’intègre directement aux éléments narratifs que les joueurs connaissent depuis des décennies. Approcher Luke Skywalker de son X‑Wing déclenche des sons évocateurs de moteur ou de réparation, positionner Dark Vador sur son TIE Fighter génère des rugissements d’ion engine, et même des thèmes musicaux iconiques — tels que The Imperial March — peuvent être évoqués dans certaines configurations du set. Chaque geste — pousser un levier, orienter un personnage, aligner un vaisseau — devient une incursion dans le récit. Le joueur se surprend à orchestrer un duel ou à réinventer une scène mythique, ressentant chaque son, chaque lumière comme un écho du film, mais rendu tangible sous ses doigts.
Cette esthétique augmentée ne remplace pas l’imagination : elle la densifie en la reliant à un univers déjà chargé d’affects et de mémoire collective. La manipulation tactile de l’objet devient dialogue avec l’histoire elle‑même. L’expérience de jeu, loin d’être un simple ajout de sons et de lumières, transforme chaque construction en un moment narratif vivant, où le geste individuel du joueur — assembler, déplacer, orienter — résonne avec une narration cinématographique profondément ancrée dans la culture populaire. Ainsi, le design cesse d’être seulement un moyen fonctionnel et devient un outil de transmission culturelle, qui relie enfance et nostalgie à une exploration sensible du futur numérique du jeu.

© LEGO, CES Las Vegas
Durabilité, temporalité et responsabilité du design
Introduire de l’électronique dans un objet historiquement durable soulève une tension inévitable. LEGO le sait. La Smart Brick tente d’y répondre par des choix précis : longévité de la batterie, recharge sans contact, compatibilité totale avec les briques existantes. L’enjeu n’est pas seulement écologique, il est temporel. Comment concevoir un objet technologique qui puisse traverser les années, voire les générations, sans devenir obsolète ? Cette démarche ouvre une nouvelle ère où les jouets ne sont plus seulement des objets à consommer mais deviennent des systèmes durables, évolutifs et émotionnellement intelligents, capables de traverser les générations tout en restant innovants.
La réponse apportée ici est celle d’un design évolutif, pensé non comme un remplacement, mais comme une extension du système. La Smart Brick n’efface pas l’ancien LEGO, elle s’y greffe, discrètement, respectueusement. Elle pose une question centrale pour le design contemporain : comment innover sans rompre la continuité des usages et des affects ?
La brique comme manifeste
Au fond, la Smart Brick est un manifeste silencieux. Elle affirme que la technologie peut se faire discrète, que l’interaction peut rester physique, que le design peut encore privilégier le corps, le geste et l’imaginaire sans renoncer à l’innovation. Elle rappelle que les objets les plus puissants sont souvent ceux qui n’imposent rien, mais qui répondent. Et quand le joueur repose la brique sur la table, qu’il en sent la texture et la solidité, il comprend que l’innovation n’est pas dans la machine, mais dans l’alliance subtile entre geste, imagination et matière.
Dans cette brique presque ordinaire, LEGO ne fait pas parler la machine. Il fait parler la matière. Et ce murmure, subtil et maîtrisé, dit peut-être quelque chose d’essentiel sur l’avenir du design : un avenir où les objets n’exhibent plus leur intelligence, mais la mettent au service de notre capacité à rêver, à construire et à raconter.




