Art
Dec 9, 2025
Kandinsky à la Philharmonie de Paris : quand les couleurs chantent
À la Philharmonie de Paris, une exposition majeure repense la peinture moderniste comme une expérience sensorielle à part entière. Jusqu’au 1ᵉʳ février 2026, Kandinsky, la musique des couleurs invite le public à redécouvrir l’œuvre de Vassily Kandinsky non seulement comme une somme visuelle, mais comme un dialogue intime entre formes, sons et couleur — une immersion où chaque tableau devient une partition et chaque nuance un timbre.
Peintre pionnier de l’abstraction, Kandinsky (1866‑1944) n’a jamais séparé l’art visuel de la musique. Pour lui, ces deux langages étaient les deux faces d’une même quête spirituelle. La musique, par son abstraction et son expressivité, a servi de modèle structurel à sa peinture : la disparition de la représentation figurative, le mouvement des lignes, l’interaction des couleurs évoquent des rythmes sonores et des partitions invisibles, jouées comme une symphonie de formes.
Un parcours sensible où peindre rime avec entendre
Ce qui distingue Kandinsky, la musique des couleurs d’un accrochage traditionnel, c’est d’abord son parcours immersif au casque audio. À l’entrée, chaque visiteur reçoit un casque qui accompagne la déambulation comme une partition personnelle. Cette bande‑son, déclenchée par géolocalisation, superpose compositions classiques, chants orthodoxes et pièces expérimentales liées aux étapes clés de la vie du peintre. Elle réunit des musiques qui l’ont inspiré, de Wagner à Arnold Schönberg, en passant par des chants traditionnels russes, et crée une correspondance visuelle et auditive unique.
Dès la première salle, l’exposition met en lumière le choc esthétique qui transforma sa vie : en 1896, Kandinsky assiste à l’opéra Lohengrin de Wagner à Moscou, expérience qu’il décrira plus tard comme décisive. Il y voit, dit‑il, des couleurs surgir des sons, une révélation qui le pousse à abandonner le droit pour la peinture. Ici, images projetées, musique et ambiances lumineuses recréent cette rencontre entre sens et sensibilité, comme s’il s’agissait d’un prélude à son œuvre future.

Vassily Kandinsky, Improvisation 3, huile sur toile (1909) © Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, Paris Donation de Mme Nina Kandinsky, 1976
Objets, peintures et partitions : l’atelier vivant du maître
L’exposition réunit près de 200 œuvres et objets provenant de l’atelier de Kandinsky, issus du Centre Pompidou et de collections internationales. On y trouve des peintures et dessins emblématiques, mais aussi des partitions, disques, livres, outils, costumes de scène et archives personnelles témoignant de sa vie de mélomane. Cette assemblée d’œuvres et d’artefacts trace une cartographie intime de sa sensibilité musicale autant que picturale.
Parmi les moments fort de ce parcours, la reconstitution d’un décor théâtral inspiré de Tableaux d’une exposition de Moussorgski (créé originellement par Kandinsky en 1928 au Bauhaus) rappelle à quel point il entendait l’art comme une expérience totalisante, capable de réunir musique, mouvement et image dans une même création.
Synesthésie, abstraction et histoire de l’art
L’un des fils rouges de l’exposition est la synesthésie, ou la manière dont Kandinsky percevait les couleurs comme des sons et les sons comme des formes. S’il n’est pas établi qu’il possédait la synesthésie au sens strict du terme, ses écrits et correspondances livrent une pensée où la couleur résonne comme une note, et où la composition d’un tableau se conçoit comme celle d’une fugue, d’une improvisation ou d’une composition musicale. Ce point de vue radical fut central dans l’évolution de sa peinture vers l’abstraction — une abstraction inspirée par les structures musicales qui libèrent la forme de toute imagerie réaliste.
Dans une pièce du parcours, des œuvres comme celles de ses séries Improvisations, Compositions ou Impressions dialoguent avec les harmonies et dissonances musicales caractéristiques des avant‑gardes du début du XXᵉ siècle. Au fil des salles, les peintures semblent littéralement prendre son, tandis que les sons deviennent des nuances visibles.

Vassily Kandinsky, Improvisation 12, Le Cavalier, huile sur toile (1910) © Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, Paris Donation de Mme Nina Kandinsky, 1976
Musique concrète de lumière et de couleurs
L’exposition culmine avec une création numérique inédite, née de la collaboration avec le collectif d’artistes H5. Trois grandes cimaises inspirées du Salon de musique conçu par Kandinsky en 1931 s’animent au rythme d’une partition de Hanns Eisler, établissant un pont direct entre art visuel, musique et animation numérique. Cette séquence — où les motifs du peintre se déploient comme des notes spectaculaires de couleurs — restitue à la fois le mouvement et la spiritualité qui ont traversé toute sa carrière.
Un hommage chorégraphique à l’abstraction
“Kandinsky, la musique des couleurs” ne se contente pas de montrer des œuvres : elle réactive l’esprit du modernisme en explorant la manière dont la peinture peut être pensée en termes de rythme, d’harmonie et de contraste — des principes empruntés à la musique. Ce dialogue inédit, pensé par la Philharmonie de Paris et le Centre Pompidou, met en lumière une dimension parfois oubliée de l’art abstrait : son désir d’abolir les frontières entre disciplines, pour faire de l’œuvre une expérience sensorielle et émotionnelle totale.
L’exposition se tient du 15 octobre 2025 au 1ᵉʳ février 2026 à la Philharmonie de Paris – Musée de la musique, 221 avenue Jean Jaurès, Paris 19ᵉ. Elle est ouverte du mardi au dimanche et propose des parcours audio‑visuels adaptés, ainsi que des visites guidées pour explorer les correspondances entre art visuel et musique du maître




