Cinéma

Dec 17, 2025

"L’Agent secret" : quand le cinéma devient mémoire vive de la dictature

Il y a des films qui ne se contentent pas de raconter une histoire. Ils ouvrent une faille dans le temps, nous invitent à traverser une époque, à en ressentir les silences, les tensions, les non-dits. L’Agent secret, le nouveau film de Kleber Mendonça Filho, fait partie de ceux-là. Récompensé à Cannes 2025 par le Prix de la mise en scène et celui de l’interprétation masculine pour Wagner Moura, le long-métrage sort en salles ce 17 décembre 2025 comme une œuvre dense, troublante, profondément habitée.

Sous les atours d’un thriller, le film nous plonge dans le Brésil de 1977, en pleine dictature militaire. Mais ici, la politique ne crie pas : elle murmure, elle s’infiltre, elle pèse sur les corps et les regards. Et c’est précisément là que le film frappe juste.


Kleber Mendonça Filho, cinéaste de la mémoire et des failles

Depuis Les Bruits de Recife jusqu’à Aquarius et Bacurau, Kleber Mendonça Filho s’est imposé comme l’un des grands observateurs du Brésil contemporain. Son cinéma ausculte les lieux, les sons, les habitudes, pour révéler ce qui se cache sous la surface. Avec L’Agent secret, sans doute son film le plus personnel et le plus maîtrisé, il pousse encore plus loin cette démarche.

Le cinéaste revient à 1977, une année charnière, non seulement dans l’histoire politique du pays, mais aussi dans sa propre mémoire. Celle de ses premiers souvenirs conscients, d’un monde adulte perçu à hauteur d’enfant : les voix qui baissent, les noms que l’on ne prononce pas, la peur diffuse qui s’installe sans jamais se dire clairement. Ce passé devient la matière même du film.


Recife, carnaval, dictature : un décor sous tension

Tout commence durant la semaine du carnaval, à Recife. La ville est colorée, vivante, presque euphorique. Mais derrière la fête, quelque chose cloche. Marcelo, ancien professeur à l’allure mélancolique, arrive en ville. Veuf, solitaire, il cherche à retrouver son fils, élevé loin de lui. Dès ses premiers pas, le malaise s’installe : un cadavre laissé au soleil, aperçu lors d’un simple arrêt à une station-service. La police passera. Ou pas.

À partir de là, L’Agent secret déploie une atmosphère étrange, presque fantomatique. Le Brésil qu’il montre n’est pas seulement un pays sous dictature : c’est un espace où la violence s’est normalisée, où l’horreur peut rester immobile plusieurs jours sans provoquer d’émoi. Le film avance par glissements, par ruptures de ton, mêlant enquête, espionnage, chronique intime et film politique.


Sur le tournage du film L'Agent secret © CinemaScópio, MK Productions


Montrer sans montrer : la force de l’invisible

Plutôt que de représenter frontalement la violence du régime militaire, Kleber Mendonça Filho choisit l’allusion. Les conséquences de la dictature se lisent dans les gestes, les silences, les regards. Dans une conversation qui s’interrompt soudain. Dans une voix qui se fait plus basse. Dans un prénom prononcé avec précaution.

« Je joue avec le visible et l’invisible de la dictature », explique le réalisateur. Et ce choix donne au film une puissance singulière. L’oppression n’est jamais spectaculaire, mais omniprésente. Elle s’insinue dans la vie intime, dans les relations familiales, dans la façon même dont les personnages occupent l’espace.


Wagner Moura, présence magnétique

Au centre de cette traversée, Wagner Moura livre une performance remarquable. L’acteur incarne Marcelo avec une retenue bouleversante : un homme fatigué, hanté, mais encore debout. Son jeu tout en nuances lui a valu le Prix d’interprétation masculine à Cannes, une reconnaissance méritée pour un rôle qui repose autant sur ce qui est dit que sur ce qui reste enfoui.

Autour de lui, le film se déploie comme un hommage discret au cinéma lui-même. Filmé en Panavision, L’Agent secret convoque un certain âge d’or, comme pour créer un écrin rassurant autour d’une réalité autrement insoutenable. Le cinéma devient alors un refuge, un moyen de regarder l’Histoire en face sans détourner les yeux.


L'Agent secret © CinemaScópio, MK Productions


Une précision stylistique au service du récit

Chaque plan, chaque lumière, chaque bruit participe à créer une tension continue, parfois subtile, parfois presque imperceptible. La caméra observe comme un témoin discret, laissant les gestes parler plus que les dialogues, captant les micro-expressions qui révèlent le poids de la peur et de l’histoire. Cette écriture visuelle transforme le spectateur en participant actif, immergé dans le quotidien d’un régime où tout est contrôlé, surveillé et invisible à la fois.


Pourquoi ce film compte aujourd’hui

L’Agent secret n’est pas seulement un film sur le Brésil des années 70. C’est une réflexion universelle sur les mécanismes de la peur, sur la manière dont un régime autoritaire infiltre les consciences, transforme les comportements, redéfinit le quotidien. À une époque où les libertés vacillent à nouveau dans de nombreuses régions du monde, le film résonne avec une acuité troublante.

Il rappelle que les dictatures ne s’imposent pas seulement par la force, mais aussi par l’habitude, par le silence, par ce qui devient « normal ». Et que le cinéma, lorsqu’il est aussi précis et sensible, peut encore servir de mémoire vivante.


Le cinéma comme acte civique

Au-delà de la simple fiction, L’Agent secret fonctionne comme un outil de conscience collective. Il nous oblige à nous rappeler que l’histoire politique n’est pas abstraite : elle habite les corps, les rues et les maisons, et qu’il est nécessaire de se souvenir pour ne pas répéter. Ce film devient un pont entre le passé et le présent, un rappel que l’art peut être véritablement politique, même lorsqu’il choisit la subtilité et le silence plutôt que l’exhibition. C’est un film qui continue de résonner bien après le générique, et qui montre que le cinéma peut être à la fois beauté, mémoire et résistance.


L’Agent secret de Kleber Mendonça Filho, au cinéma le 17 décembre 2025.

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